Impulse! fait partie de ces rares labels qui ont marqué l’histoire de leur musique. Les disques orange et noir excitent encore aujourd’hui mes plus bas instincts. L’idée de le ressusciter était plutôt casse-gueule, rien que pour le danger des comparaisons avec le catalogue commencé en 1960 et son lot des meilleurs Mingus et Coltrane. Surtout que ce catalogue ne se limite pas à la nouvelle vague des années 60 comme le réclamait le slogan de l’époque, mais a su intégrer des éléments plus classiques comme Duke Ellington ou Earl Hines pour des œuvres qui ont fait date.

Autant dire que Henry Butler et Steven Bernstein ont de quoi avoir la pression. Et autant dire qu’ils la gèrent bien. Leur musique n’a rien d’avant-gardiste et se veut même un retour aux sources, c’est-à-dire à la Nouvelle-Orléans. Le stride qui donne son titre à l’album est une reprise de Fats Waller que le band orchestre brillamment en donnant une ampleur nouvelle à l’humour du compositeur : le rythme de la main gauche assumé par toute la section, c’est tout con, mais ça sonne vraiment bien. Les reprises de Waller ou Jelly Roll Morton confirment toutes ce sens du swing qui ne s’embarrasse jamais des conventions ; ce qui permet à Bernstein d’apporter sa patte un peu moins old school.

Cet album est donc avant tout une renaissance au sens qu’on a donné à la musique du Harlem Renaissance. Butler et Bernstein réaniment un jazz bientôt centenaire en lui insufflant une modernité décomplexée par des arrangements convaincants à défaut d’être toujours osés. Du début à la fin, le groupe porte ce projet par une énergie dévorante qui ne relâche jamais sa tension. Pas sûr que cela suffise à convaincre ceux qui ont déjà délaissé le jazz des années 20 et 30 ; les autres apprécieront. Pas sûr surtout que cette musique fasse consensus pour reprendre l’histoire du légendaire label au point d’exclamation. De mon côté, je m’en fous et m’en vais à la Nouvelle Orléans danser le boogie dans un bordel du vieux carré français.

Pierre Tenne