Géraldine se met au taf. On n'avait pas l'impression que Géraldine soit allée auparavant à la ferme, mais bon... Professionnelle, elle s'entoure d'un quartet qui rassemble des valeurs sûres de la scène française : l'inépuisable Yoni Zelnik à la basse (déjà sur Around Gigi, 2010), Donald Kontomanou derrière les fûts et Paul Lay au piano, à qui incombe la lourde tâche de succéder à Pierre de Bethmann qui accompagnait la saxophoniste sur son dernier album en quartet.

Je dis valeurs sûres, et certains empêcheurs de critiquer en rond y verront une pointe d'ironie et de dédain (bande de salauds...). Nenni ! Valeurs sûres d'une musique qui tourne, qui fonctionne, à laquelle on ne peut rien reprocher. Valeurs sûres d'une musique qui explore au large, depuis cette maîtrise des fondamentaux : les block chords savants du pianiste (« At Work »), les walking bass intrépides de Zelnik l'ubiquiste (partout, tout le temps : comment trouve-t-il le temps de si bien jouer à cette fréquence digne d'un accélérateur de particules atomique?), la pulsation inébranlable et légère de Kontomanou. Une section rythmique qui détient le maître mot de sa tâche, en un mot.

Sur ces bases – très sûres – Géraldine taffe. Alto oblige, on retrouve çà-et-là des souvenirs de Bird, notamment dans les syncopes très bops de certains thèmes - « At Work » encore, le solo d'« Epistrophy » peut-être. Mais avec une énergie diabolique, Géraldine Laurent parvient à tirer son outil de travail de ce complexe d'Oedipe refoulé trop souvent constaté chez les altistes, pour faire sentir non seulement qu'elle a bûché son Dolphy sur le bout des doigts, mais qu'elle sait aussi atteindre des registres et attaques plus souvent entendus au ténor : très blues et dans les graves sur la ballade « Another Dance », très mellow sur la reprise de « Chora Coraçao ». Du beau travail, doublé par les six compositions personnelles de l'altiste, qui égrènent cette polyvalence et cette force instrumentale au cours d'une écriture sûre et évidente, qui ne se regarde jamais le nombril et favorise toujours le groove à l'esthétisme bon teint. Une parole de musicien, unique et juste, pour résumer.

En terme d'évaluation professionnelle, on ne peut donc que souligner l'efficacité et le rendement de Mme Laurent, qui doit continuer à jouer un rôle toujours plus central dans l'industrie (pardon, la grande famille...) du jazz français. Mme Laurent sait tout faire, peut tout faire, mais décide de ne faire que ce qu'il y a de mieux ; c'est-à-dire ce qui lui semble nécessaire de dire. Cf. la reprise de « Goodbye Porkpie Hat », modèle de réappropriation d'un standard qu'on pensait avoir trop entendu, ou les vertus de la déconstruction telles qu'en elles-mêmes. Géraldine a fait le taf, à nous le plaisir !

Géraldine Laurent, At Work, Gazebo/L'autre Distribution, sortie le 16 octobre 2015. Produit par Laurent de Wilde.