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David Georgelet/ Yoni Zelnik/François Chesnel, The Wee Small Hours, Petit Label, 2014 

Mon besoin frénétique de savoir indiscutable et de vérités éternelles est constamment en butte avec le jazz : comment séparer le bon grain de l’ivraie ? Après tout, les goûts et les couleurs… Si ça se trouve, en fait, Sonny Clark était un gros mauvais, on s’est juste trompé. Tout ça pour dire qu’existe un critère objectif, incontestable et incontesté qui sépare les musiciens en deux catégories : ceux qui reprennent (bien, s’entend) Monk et les autres. C’est comme ça, c’est scientifique.

Donc quand un trio s’attaque à des compos (pas celles pour les bleus, s’il y en a, mais les velues) de la Sphère, avec une reprise de Bud Powell au passage, l’alternative est la suivante : soit ces musiciens sont des maroufles, soit ils sont très costauds. « Think of One », œuvre du jeune Thelonious, met une petite minute à nous faire opter pour cette dernière option. Sans fioritures, le trio livre une version chaste et éloquente du standard qui perd en bop ce que François Chesnel lui offre en épaisseur harmonique. Pour une composition de l’homme au chapeau, c’est beaucoup dire.

S’il assume très nettement le rôle de leader souvent dévolu au pianiste dans la classique formation piano/contrebasse/batterie ; les trois camarades font entendre une belle entente dans des échanges souvent feutrés, intimes voire carrément indécents d’honnêteté. La reprise du « For Jan » de Kenny Wheeler (RIP) offre à la basse de Yoni Zelnik l’occasion d’un solo élégiaque où les interventions du piano et de la batterie (David Georgelet) sont d’une implacable justesse. Ce dernier surprend massivement quand on sait les orgies sonores qu’il peut proposer avec Akalé Wubé (voire parfois avec Florian Pellissier) : tout en finesse et discrétion, il confirme la polyvalence d’un jeu qu’on entend de plus en plus, et c’est tant mieux.

En somme, pour chercher des poux dans la tête de ce trio de dandys, il convient de se lever tôt, avec la France qui travaille. On pourra arguer que n’est pas Bud Powell qui veut, certes. Mais peut-on reprocher à François Chesnel un « Buster rides again » moins déjanté que l’original, sans risquer d’être un sinistre con ? Sans doute que non. D’autant que sa composition (« La tristesse du roi », seul titre original de l’album) témoigne d’une conception de l’écriture qui éclaire l’interprétation de ces standards livrée par le trio. Seul véritable bémol à mon sens, la reprise de « I’m so tired » des Beatles, revisitée en ballade langoureuse avec – ce me semble humblement – certaines facilités qui ne persuadent pas véritablement et trahissent la mécanique trop entendue de reprises du répertoire rock et pop.

Mais reparlons science, car un autre critère objectif de bon goût permet de placer à sa place méritée cet album du Petit Label, avec le bon grain : la référence en titre à Sinatra et son In the Wee Small Hours (ainsi que dans la reprise de « The Nearness of You » de Hoagy Carmichael et Ned Washington, chantée par Frank). Qui dira le contraire contestera le symbole de soixante ans d’affirmation virile mâtinée de fascination pour la Cosa Nostra. Et si l’alliance de la pègre et de la science ne vous fait pas plier, fiez-vous en dernier recours au savoir-faire du label caennais, atelier d’objets précieux aux pochettes aussi envoûtantes que multiples et aux tirages restreints à cent exemplaires - tremble, toi le collectionneur ! Un album pour les happy few, qu’on aimerait partager. Pour la science, bien sûr.

Pierre Tenne

 

En concert le mercredi 17 décembre 2014 au Saint-Jean (Paris, 18e)

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