Il y a plus de dix ans maintenant, presque vingt, le Sacre du Tympan débarquait comme un 6 juin 44 dans la fourmilière du jazz français, pour y apporter des sonorités, un humour et une esthétique qu'on n'avait pas l'habitude de voir. Et c'était bon ! L'aventure menée par Fred Pallem et ses ouailles a même persévéré. Ils ont récidivé, album après album, concert après concert. Les bougres.

Aujourd'hui, ils s'emparent de l'oeuvre de François de Roubaix. Le monsieur qui a composé la bande-son télévisuelle et cinématographique des années 60 et 70, du Samouraï de Melville à Chapi-Chapo. Mort en 1975, le compositeur autodidacte était tombé dans un oubli majeur dont l'ont tiré les défricheurs de sons 2.0 qui peuplent les scènes électro, transe, house, etc. si avides de musiques neuves. Ou oubliées.

Encore une fois, Fred Pallem et son Sacre du Tympan suscitent l'enthousiasme et les éloges. Et on ne peut se retrancher du concert de louange devant tant d'énergie quasi hardcore (« L'atelier » et ses riffs électros) mêlée avec maestria à des chansons naïves (« Je saurais te retenir ») ou à une pop très inspirée de la musique populaire des années 80 dans ses arrangements (« Ariane Thread »). Ce bouillon de culture fonctionne à plein régime, fait dodeliner de la tête en suivant les rythmes et couleurs divers. Emballant, quoi !

Mais – le fameux mais, forcément – à comparer avec certains des précédents opus du big band, on pourra reprocher au Sacre du Tympan une forme de sérieux dans leur esthétique depuis si longtemps désignée comme « barrée », « psychédélique », « joyeusement bordélique », qu'on se demande parfois si elle n'en constitue pas un carcan : certains titres sonnent comme des pastiches des œuvres antérieures, et font que la séduction de l'écoute ne se transforme jamais en adhésion inconditionnelle. D'autant que la musique de François de Roubaix est de ce point de vue casse-gueule, à (re)découvrir sa simplicité qui en ferait quasiment un nouveau Douanier Rousseau ou Facteur Cheval de la musique populaire des Trente Glorieuses. Une simplicité pop emprunte de nostalgie sucrée qui est au cœur des pratiques artistiques de scènes dont ne provient pas le Sacre du Tympan, qui en oublie parfois tout simplement le swing brut qui fit ses plus belles réussites.

Nostalgie de cette culture populaire, de cette époque, qui nourrit la mélancolie de bien des productions artistiques du XXIe siècle. En cela, Fred Pallem fait une musique de son temps, et la fait impeccablement, avec des coups d'éclats qui imposent silence (« L'homme orchestre », notamment, tube de l'album). Néanmoins cette dernière livraison de la production made in Sacre du Tympan, si elle confirme l'originale et musicale qualité du big band, convainc moins, convoie moins d'émotions et de sensible que ses projets antérieurs. Critique de sectaire jazzophile, certes ; mais on ne se refait pas. Parole d'un jazzophile sectaire qui serait peiné de voir le Sacre du Tympan s'orientait définitivement hors du sillon jazz qui l'a vu naître et auquel il avait apporté beaucoup, en revendiquant dès ses débuts une volonté de faire se rencontrer différents horizons.. Critique d'un homme inquiet, si l'on y pense ; mais puisqu'elle l'a toujours bien voulu et le veut encore, la bonne musique saura les retenir.

Pierre Tenne

Fred Pallem & le Sacre du Tympan présentent François de Roubaix, Le train fantôme/L'autre Distribution, 2015

Fred Pallem : basse, guitare, chant Remi Sciuto : ocarina, flûte, claviers, saxophone Vincent Taurelle : claviers Arnaud Roulin : claviers Vincent Taeger : batterie, boite à rythmes Philippe Katerine : chant Barbara Carlotti : chant Alexandre Chatelard : chant Alice Lewis : chant Juliette Paquereau : chant