Frith Guy Fred Frith & Barry Guy, Backscatter Bright Blue, Intakt Records, 2014

 

Première partie du diptyque de Fred Frith produit par Intakt dont le duo entre la saxophoniste Lotte Anker et le guitariste est l’autre moitié, Backscatter bright Blue est une longue suite en duo entre les deux Anglais. Au cœur de ce double projet, le guitariste qui l’a – la frite. On fait ce qu’on peut…

Il y a deux manières d’écouter cet album ; et plus largement le diptyque de l’ancien rocker expérimental. La première est de dénoncer ou d’admirer l’exercice de style qui sous-tend ces deux improvisations extrêmes. Dans le duo avec Barry Guy, il apparaît dans un formalisme extrême présent jusque dans la structure même de la séance : deux compositions de près de vingt minutes qui ouvrent et concluent l’album, séparées par une petite dizaine de « scénettes » courtes, où les musiciens partent dans tous les sens (samples de voix radiophoniques ou cinématographiques dans « Climbing the Ladder », sonorités électros dans « Big Flowers », humour grinçant sur « Little by Little », lyrisme rock avec « A Single Street Stretched Tight by the Waters »). Cette forme réfléchie, trop réfléchie pourrait-on dire, donne à entendre une musique perfectionniste égarée dans des recherches formelles exigeantes et propres aux itinéraires de deux musiciens baignant dans l'improvisation libre et ses codes depuis un demi-siècle.

Cela est d’autant plus frustrant que ces codes ne sont jamais donnés par des musiciens qui se plaisent – comme l’immense majorité de la profession – à ne pas les divulguer, revendiquant plutôt la dimension libertaire de leur tradition musicale, qui ouvre un infini des possibles. Les errances improvisées du duo sont trempées dans des influences confidentielles et kaléïdoscopiques : le rock expérimental né dans les années 60-70 (on pense ici plus à Amon Düül et à certains albums de Captain Beefheart qu’à Zappa ou Brian Eno), la musique répétitive du jeune Philip Glass, la musique concrète et le bruitisme d’un Luigi Nono, les incursions vers le spectral grâce aux usages savants de l’électronique. Et cætera. Chacun pourra ainsi déceler dans l’album l’influence qu’il y verra, et se flatter peut-être de faire partie des happy few possédant tous les outils culturels nécessaires à l’appréciation d’une œuvre pure et totale.

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C’est dans cette dernière dimension que réside la seconde façon de percevoir cet album comme l’ensemble de l’œuvre des deux musiciens. Savants et intellectuels dans leur production, ils le sont des pieds à la tête ; et leur œuvre est traversée d’une quête formelle jamais achevée. Leur carrière immense dans leurs domaines respectifs et croisés les autorise aujourd’hui (bien que la session fût enregistrée en 2007) à s’essayer à de nouveaux défis dont un tel duo n’est pas le moindre et traduit un certain aboutissement dans leur démarche : l’affaissement des genres (rock ? jazz ? musique improvisée ? classique ? électro ?) qui désarçonne nécessairement l’auditeur n’est en cela que le révélateur d’une musique sans compromis et véritablement libre. De ce point de vue, Backscatter Bright Blue impressionne en tirant dans tous les coins, profitant pleinement de la liberté de la formation et du credo des musiciens. Au-delà de l’intellectualisme de leur production, Barry Guy et Fred Frith parviennent à faire vibrer des sensations tenaces et déroutantes, par exemple dans la fragilité et la tension du crescendo d’une lenteur formidable de « Moments Full of Many Lives » qui conclut l’album. Backscatter Bright Blue, dont l’originalité puissante n’en fait à mon sens pas pour autant le plus réussi dans ce genre de l’improvisation libre, rappelle avec simplicité l’intérêt majeur d’une musique qui pour être exigeante recèle une force éclatante pour l’amateur, au-delà des catégories et genres imposés bien souvent aux mélomanes.

Pierre Tenne

 

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