farm_job_450 Farm Job, Hokkaïdo Rush, Petit Label, 2014

A Djam, on a decidé ce mois-ci de vous offrir du Petit Label en veux-tu en voilà. Et après Pierre (Georgelet/Zelnik/Chesnel, The Wee Small Hours), c'est à mon tour de vous donner mes impressions sur cette singulière tambouille.

Cacophonie. Discordances. Drame. Le saxophoniste ténor et clarinettiste Robin Fincker, le pianiste Julien Touery, le contrebassiste Maxime Delporte et le batteur Fabien Duscombs nous caressent à rebrousse-poil. Et on prendrait presque peur. Dans « Lighthouse » notamment, la clarinette de Robin Fincker trahit les angoisses de l'être sur fond d'une inquiétante pesanteur. Tout y est lourd. Le son tiraille, titille comme s'il voulait arracher l'auditeur à soi ou, tout au moins, à lui-même. Le trémolo de Robin Fincker n'y est pas pour peu. Il hante littéralement tous les morceaux. Et il effrayerait le moindre drôle(sse), à commencer par moi. Pourtant, c'est sans transition que les frayeurs se tassent, aussi subitement qu'elles sont venues dans ce « Lighthouse » à la puissance quasi-symphonique : la folie s'organise de façon plus cohérente et à la tempête succède un vent de panique qu'on pourrait presque juger apaisant s'il n'était encore cette hantise profonde qui nous travaille à même le corps.

On dirait qu'hokkaïdo rush cherche à nous livrer une série d'haïkus. Quoique les morceaux soient plutôt longs, ils pratiquent dans la forme brève tant ils sont resserrés sur eux-mêmes. Sous l'apparente cacophonie, il faut voir en vérité toute la cohérence de ces tracks mystérieuses qui sont d'authentiques scénettes symboliques à la théâtralité poussée. Qui plus est, la discordance volontairement choisie redispose notre rapport à la musique. Elle nécessite en effet une oreille attentive et suffisamment ouverte pour voir sous les dehors de déconstruction un édifice incontestablement pensé. En renversant les a prioris de l'oreille, hokkaïdo rush en appelle au mythe mélodique. Mais à dessein de le réintroduire dans l'ère du soupçon. Car Farm Job dérègle en permanence les motifs et ne propose pas vraiment d'authentiques phrases. Pour le coup, c'est un pur expressionnisme abstrait qu'il dispense. Mêmes visions angoissantes, déformantes et stylisantes de la réalité, même intensité expressive, même agressivité tranchante. Et l'on n'en ressortira pas indemne, sinon quelque peu traumatisé. Mais un trauma positif ouvrant sur des possibles admirables, celui entre autre de voir le jazz s'épanouir dans un espace hautement symboliste et déréalisé.

Au-delà de l'inquiétude, il reste des musiciens d'exceptions, une certaine forme de classicisme à tendance requiemique pour le moins déconcertant que l'on retrouve notamment dans le fameux jeu rubato de Robin Fincker ; enfin une musique de la dérobade composant avec les silences comme au début de Number 8 (Robin Fincker). On quittera ce monstre attachant en songeant à la barque de Charon ou au Cri de Munch. Car il y a quelque chose de si profondément hypnotique et infernal dans cet album qu'il nous entraînerait presque dans l'autre monde, celui d'Hadès et de sa clique. Et il faudra beaucoup de volonté pour résister à cet ensorcellement maléfique de nos drôles de drilles.

Agathe Boschel

framboiseesteban_farmjob11                                 ©Framboise Esteban