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Le manouche a tout d’une secte, où on oblige les guitaristes à jouer à trois doigts, où l’on récite des accords diminués comme autant de je vous salue Marie, où ne pas connaître son Minor Swing vous conduit au bûcher. Depuis quelques années, la secte a réussi (c’est donc une religion) et le manouche s’est fait quelque peu envahissant, donnant aux plus fidèles l’impression qu’il tournait en rond dans une carriole publicitaire du tour de France. Blasphème des blasphèmes ; Django m’a soûlé.

Il fallait juste l’envoyer boire du rhum et manger du boudin créole sur des accents swing néo-orléanais. Depuis 2007, les hérétiques de l’ensemble « Django à la Créole » dirigé par Evan Christopher s’y emploient, accueillant le premier guitar hero de l’histoire dans leur univers marqué par le swing et de lointains relents de biguine. Leur premier album live fait bien ressentir le mariage travaillé entre la musique de Django et le paysage sonore de la Nouvelle-Orléans. Evan Christopher revendique trois héritages : Ellington, Armstrong et Reinhardt. Cet album rend hommage aux trois, quitte à tomber parfois dans une musique nostalgique qui sonne comme des clichés sépia en hommage aux trois maîtres du jazz. La reprise de Johnny Hodges, (« One for the Duke »), impeccable et lumineuse, fleure ainsi bon les années 50.

Le band impressionne, y compris dans ces sets classiques, par sa clarté et le soin mis aux mélodies. La reprise de Jelly Roll Morton « Mamanita » impose ainsi un blues aérien où les improvisations syncopées de David Blenkhorn à la guitare et le phrasé quasi céleste d’Evan Christopher font léviter longtemps. L’évidence technique et mélodique du set est toute entière mise au service du projet de rencontre entre deux univers musicaux, le manouche et le swing de la Nouvelle-Orléans. La reprise du classique « Douce Ambiance » de Django en ouverture est d’une lenteur audacieuse et rafraîchissante pour qui a trop entendu le titre. Les reprises du maître manouche offrent toutes un regard nouveau sur son œuvre, revigorée par la rencontre avec ces sonorités New Orleans.

Seul véritable bémol dans ce paysage enchanteur : le caractère live de l’album est atténué par une production qui a sélectionné des extraits de quatre concerts différents, comme cela devient de plus en plus systématique pour les enregistrements live. Ce choix réduit l’ambiance d’une musique jouée en publique à quelques secondes d’applaudissements éparpillées çà et là, alors que les improvisations collectives qui font l’originalité du groupe renvoient un aspect très « studio », dans leur maîtrise et leur propreté. Il ne faut pas pour autant bouder une musique fidèle à son credo de « rendre les gens heureux »   dans la lignée des grands noms du jazz, qui retrouvent dans ce paysage sonore inédit une nouvelle jeunesse. Il ne faut surtout pas ignorer le talent de clarinettiste d’Evan Christopher, à qui son phrasé mélodique et syncopé donne des ailes retros qui en font un grand monsieur de l’instrument.

Pierre Tenne