image Emile Parisien Quartet, Spezial Snack, ACT Music, le 7 octobre 2014

Le problème avec la boulimie, c’est qu’elle conduit souvent au n’importe quoi, au laisser-aller le plus médiocre et méprisable. Prenez Woody Allen, Alexandre Dumas ou Nagui : tous sont tombés dans la chausse-trappe de la production à outrance, abandonnant au vestiaire de leur talent le souci de la qualité. A regarder son agenda, Emile Parisien a tout du boulimique et doit être perclus de fatigue. Mais peut-être parce qu’il aura trente-trois ans en 2015, Emile Parisien semble aussi intouchable que le Christ en croix et lévite au-dessus de la foule déchaînée de ceux qui n’ont pas cette déconcertante facilité à composer et jouer de la bonne musique.

Ce quartet accuse ainsi sa première décennie avec une fraîcheur plaisante, qui le fait dériver sur les différentes influences de chacun des musiciens au gré des albums, passant d’une sorte de néo-hard bop à la réinterprétation de la musique savante du XXe siècle (Original Pimpant, 2010) et maintenant vers cette musique parfois inqualifiable de leur dernier opus. Inqualifiable car il n’y a pas à proprement parler de nouvelles sonorités dans ce Spezial Snack. Rien qui n’ait été entendu dans l’écriture comme dans le timbre, que Parisien a si beau, ô Dieu… Mais alors, d’où vient le vent de nouveauté déferlant avec cette musique ? D’où vient le mysticisme joyeux du « Potofen » en introduction ? Sans doute de l’exceptionnelle capacité des musiciens à créer des atmosphères (au sens noble du terme) et à les faire évoluer au gré de longues suites comme toujours composée leur soin.

« Potofen » ouvre l’album sur la lancinante plainte du saxophone, par-dessus une épure de percussions ; pour se conclure dans des sonorités qu’on n’hésite pas à qualifier de funk en dépit de leur sobriété et de la délicatesse de Sylvain Darrifourcq à assumer un rythme binaire. On retrouve sur les cinq titres le goût du quartet pour une musique très narrative enrobée dans un esprit cartoon (la pochette, les titres : « Haricot Guide », Mazout Damnation »….) qui traduit la volonté de ne pas se prendre au sérieux. Bonne initiative, qui fait honneur à la complicité des quatre amis et aux pieds qu’Emile Parisien conserve sur terre malgré son succès grandissant. Ce Spezial Snack est ainsi dans la lignée des précédents albums d’un quartet désormais bien installé dans le paysage actuel, mais pousse un peu plus loin les audaces musicales pour s’abandonner dans le plaisir de jouer. Cette musique est ainsi faussement complexe, malgré le dépouillement mélodique ou rythmique de « Haricot Guide » ou de « Les Flics de la Police ».

La maturité réside dans la simplicité et la joie. Emile Parisien et ses acolytes y sont arrivés avant tout le monde (même le Christ, donc), à écouter cet album ; le plus convaincant d’une discographie qu’on espère voir grandir avec impatience.

Pierre Tenne