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Deuxième opus après Fly (2011) de la collaboration entre le pianiste monkien Laurent de Wilde et Otisto 23, cette super-mouche va plus loin encore dans la démarche électro-acoustique de concevoir le piano comme une machine. Ou quelque chose comme ça. Cette radicalité supplémentaire fait virer cette musique sur le versant électro du projet, à grands renforts de rythmes efficaces et leitmotiv mélodiques entêtants. L'album recèle dans cette esthétique des moments forts, souvent avec des invités prestigieux : Guillaume Perret sur « Monkadelic », ou encore les percussions cosmodémoniques de Bijan Chemirani sur « Druminium ».

Au registre des mais qu'on pourra lister à propos de cet album, le premier serait les impressions tenaces de redites par rapport à la première collaboration, sans doute lié au choix de creuser la dimension électro au dépends d'autres chemins qu'on aurait pu penser possibles pour le pianiste français. Autre nuance, on s'attendra à la question du genre : c'est-y ou c'est-y-pas du jazz ? Oui ? Non ? Peut-être de l'électro, qui sait ? Et bien non, la question étant sans doute très con, opposant ad vitam aeternam les tenants puritains d'un jazz fixiste à ceux qui placent dans l'ADN de cette musique la rencontre et le métissage avec toutes les formes artistiques possibles. Plus pertinent, on pourrait en revanche interroger pourquoi l'usage de l'électronique est encore perçu sans plus de réflexion comme gage d'avant-gardisme et de modernité, plus de trente ans (en étant gentil) après ses premières utilisations...

Plus que le genre, c'est la démarche artistique qui intéresse par-delà les clichés de chacun sur les musiques et leur modernité. Que font-ils donc, Laurent de Wilde et Otisto 23 ? A mon sens, du pop art. Du Warhol, du Lichtenstein. Ils prennent des éléments à droite à gauche et les déplace vers de s lieux où on ne les attendait pas : le jazz (ou l'électro d'ailleurs), la machine ou le piano, les fameux motifs mélodiques... D'où cette musique fascinée de références et dont le geste inaugural est somme toute avant tout intellectuel et abstrait, à rebours de ce que voudraient les idées reçues sur les musiques électroniques. Un peu comme les barils de lessive de Warhol.

Tout ça pour dire que ce très bon album d'électro s'inscrit dans une démarche artistique lourde de sens dans les conceptions de la musique et de ses pratiques qu'elle traduit. On me reprochera d'être trop sérieux – et on aura raison, tant ces questions sont dérisoires pour les amateurs qui trouveront leur compte d'émotion et de ressenti avec Fly, Superfly. Ce sérieux est toutefois nécessaire si l'on veut bien faire l'effort de lutter contre les clichés véhiculées par le jazz et les musiques électroniques à la modernité saumâtre mais jamais interrogée ; clichés qui ne disent au fond rien de ces musiques et empêchent d'en saisir l'identité. La qualité de l'album ne fait pas de doute, au contraire de la teneur très spectaculaire et conceptuelle des pratiques musicales qu'il traduit dont on peut déplorer qu'elle ne soit pas plus soumise à débat tant elle dit beaucoup de notre univers sonore et musical. Un peu comme les barils de lessive de Warhol.

Pierre Tenne