Album de l'automne, des amours. David Krakauer (clarinette) connaît bien la recette : frivolité, passion, groove. Et quand le cinéma s'en mêle, il semblerait que le tout donne un mélange surpassant de loin les individualités de ses ingrédients. C'est d'abord par l'ingéniosité des arrangements que la musique parvient à capter toute notre attention. A grands coups de swings rocambolesques et détonants, des images cinématographiques défilent sous nos yeux, suggérant différents imaginaires : Europe médiévale, New York des romances, que sais-je?

Par-delà les pensées et ressentis, une essence musicale très profonde - certainement marquée du sceau de clarinettistes tels que Sidney Bechet et Acker Bilk - coule dans les veines de ce Big Picture, tout en s'abritant derrière une jovialité folklorique "new age" qui pourrait déconcerter les boppeurs conservatistes ou les jazzeux de chambre, non sans rassasier les bouffeurs de grooves néo-orléanais bien copieux (un big-up au batteur Jim Black!) - secondes lignes, marches militaires, ce genre de choses - fort heureusement.

Mais Krakauer possède un trait d'humour bien particulier : jouer de la théatralité pour faire se côtoyer funk alambiqué et jazz swinguant de modernité. Fils émérite du dixieland par son exubérance, arborant comme un grand nez de clown au milieu du visage, Krakauer fait monter haut les couleurs et dialoguer loin les cultures, tant qu'il y a matière à danser - ou à aimer lorsqu'il s'agit de ballades. Ici, le parti pris cinématographique du projet, saluant les oeuvres de Bob Fosse, Woody Allen, Roberto Begnigni, Roman Polanski, Barry Levinson, Alan J. Pakula, Mel Brook, William Wyler et Norman Jewison, parvient plus encore à exalter les idées folâtres du clarinettiste, et (chose difficile) à les faire dialoguer en parfaite cohésion. Alors que guitares bluesy (Adam Rogers, Sheryl Bailey) et claviers boogie (Rob Burger) apportent au sextet/septet douceur et légèreté, quelques échanges se nouent entre clarinette et violon (Jenny Scheinman) ; évasifs, pittoresques, ce qui est à l'instar d'un film une réalité à la confluence des rêves et souvenirs.

Si par la frivolité de l'expressivité mélodique, l'album est un sourire simple, la sève des musiques klezmer coule toujours dans le jeu du chef de fil de 59 ans... Recette habile, car sous certains airs de contemporanéité caricaturale, elle s'offre au lyrisme et à l'écriture, bien avant le vertige technique des improvisations. Du groove empreint de traditions mélodiques clinquantes, étincelantes; les arrangements parachevant alors une impression véritable de vie cinétique, comme un coup d'épaule au mainstream de chambre. Aussi gage de plénitude et vide de chaleur qu'on congélo chez les Inuits.

Tel un Woody Allen, l'album, si timbré soit-il, reste un bel exemple de beauté accessible. Mais une beauté objective, incontestable, nécessaire, à la morale tendre et légère.

Alexandre Lemaire

David Krakauer, The Big Picture, United For Opportunity, 2015