Cuir, Chez Ackenbush, FouRecords, 2015

Avant d'habiller skinheads et masochistes post-modernes, le cuir demeure cette matière animale et bestiale demandeuse d'attention et de graisse. Il n'y a qu'à dérouler les titres de ces cinq compositions pour comprendre que c'est bien à cette animalité plus qu'aux attraits esthétiques du perfecto que le quintet se dédie : « Epidermiologie », « Echarnage », « Tartare »...

Musique à fleur de peau, Chez Ackenbush s'habille de traditions improvisées extrêmes pour cette courte session au cours de laquelle l'osmose du quintet se fait puissamment sentir dans la construction collective (« Echarnage ») comme dans la superposition des lignes individuelles - « Peau de Chagrin » notamment, où l'accumulation des ligne mélodiques dissonantes sur des rythmes polymorphes en impose. L'attention à la simplicité et l'évidence de ces formules pour édifier si besoin la complexité du propos à cinq – ou à 2+3, 5x1, etc. : le vice algébrique – constitue la force de cet album. Le projet du quintet tranche avec le formalisme emprunté et convenu qu'on retrouve trop souvent dans les musiques improvisées européennes et leurs recherches de masses sonores ou bien d'épure totale – oui, je schématise grossièrement. Si l'on retrouve ces dimensions avec Cuir (notamment le dépouillement de « Satch Ko »), le canevas narratif animal soutient d'abord une musique brute qui batifole sans ambages avec le naïf et laisse autant de liberté que d'espace aux instrumentistes : les presque vingt minutes que dure « Tartare » illustrent cette exigence en dévoilant pour l'auditeur une suite de tableaux sensibles ; hypotyposes de l'angoisse à la joie.

Ce désir musical explique la formation du quintet, mais peut-être est-ce l'inverse. L'absence de batterie rend plus saisissants encore les jeux rythmiques dès l'introductif « Epidermiologie » où se dévoile déjà le talent des musiciens. Très marqué par le classique, John Cuny au piano déploie avec une remarquable économie de moyens une conviction inébranlable, souvent soulignée par la basse de Yoram Rosilio, qui pour être souvent discrète n'en semble pas moins constituer l'assise nécessaire au quintet. Les échanges des soufflants brillent dans l'entrelacement mélodique, encore une fois autour de formules simples qui rappellent aux fascinés de virtuosité technique que les croches et les noires ont tant à dire, pour toucher au lyrisme chimiquement pur (clarinette de Jean-Brice Godet sur « Echarnage ») comme pour fouiller la densité sonore des trompettes de Jérôme Fouquet et Nicolas Souchal – tous deux déjà accoutumés à jouer ensemble au sein de l'ARBF de Yoram Rosilio. Le monde est petit.

Enregistré à Malakoff chez Ackenbush - d'où le titre - cet album retrouve une authenticité et une sincérité qui sur la scène actuelle des musiques improvisées ne sont rien moins qu'inhabituelles. Et ça fait du bien. Jean-Marc Foussat, à la production comme à l'enregistrement, est irréprochable sur les deux tableaux et convainc que son jeune label peut se faire le porte-voix de cette scène qui en manque sans doute. Trop de raisons pour ne pas se laisser tenter par cet album intense plus que complexe, animal plus qu'intellectuel. Comme disait l'autre :

 

Pierre Tenne

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