thelafayettesuite copy

C'était à Bordeaux, faubourgs du Médoc. Une mâle silhouette promène sa sombre fierté sur les quais parmi chais et chaluts baignés de la timide rosée aquitaine que l'aurore, jeune encore, protège de ses doigts glacés et aimants dont seul le pauvre travailleur de la mer et du vin connaît la texture. Un enfant – qui d'autre ? - lève la tête, contemple en frissonnant cet homme qui pénètre lestement la nef amarrée. « Père, mon bon père, fit le jeune pêcheur, quel est cet homme ? » «

 Ce n'est pas un homme, lui répondit la voix de rogomme du brave ouvrier, mais une idée. Celle du peuple. De la justice. De la révolte. Celle du marquis de Lafayette.  Est-ce lui, noble père ? Demanda timidement l'enfant, qui croyait que Lafayette n'était rien d'autre que le nom de ce chien stupide et sympathique des Aristochats.  Non, fils, soupira le poissonnier. Je ne sais pas qui il est, et maintenant reprend le travail. Mais les pensées de l'enfant allaient avec l'étranger sur son bateau plus qu'aux rougets qui lui glissaient entre les doigts. Qui était-il, où se rendait-il ? Pourquoi ? Pour qui ?

L'enfant grandit. Il atteignit l'âge où les maquereaux et les éperlans ne satisfont plus ces désirs d'ailleurs qui croissent dans les cœurs purs. Se souvenait-il de l'étranger ? Nul ne saurait dire. Mais il est certain qu'un jour où il se rendait chercher son père cultivant comme à l'accoutumée au fond d'une taverne son ennui et sa cirrhose, l'enfant tomba nez à nez avec un étrange vieillard chenu et balafré, qui contait les souvenirs d'une guerre lointaine. Fiévreusement, il l'écouta. « C'était à « Yorktown », aux « Pasajes de San Juan », « The Battle of Brandywine »... C'était un français ; il avait recruté trois locaux pour lutter contre la tyrannie britannique. Armé de 88 touches qu'il avait domestiquées, il commençait toujours par des arpèges, des trilles en hommage au « Comte de Broglie ». Ça n'a l'air de rien, mais on n'avait jamais entendu cela sur nos champs de bataille, ces lignes harmoniques erratiques entrelaçant la voix acidulée et grave du saxophone du jeune Walter Smith III, le frère d'armes d'Akinmusire et Jason Moran On aurait dit Rollins, on aurait dit d'autres fois Sam Rivers. On aurait dit les plus grands... Aux « Pasajes de San Juan », Joe Sanders tenait la ligne de basse, et l'ennemi se taisait. Toujours Damion Reid inquiétait les troupes d'une pulsation qu'on avait du mal à dire isochrone, qu'on avait du mal... C'était beau. »

Il voyagea. Il connut la mélancolie des jams sessions, les froides improvisations sous les tentes de mariages, l'étourdissement des concerts et des albums, l'amertume des quartets interrompus. Il revint.

Et sur les quais matinaux de Bordeaux échevelés de cette histoire de liberté et d'héroïsme, face aux vents que depuis la mer le monde envoyait cingler son visage buriné, il s'agenouilla. Et il pleura, laissant choir de ses doigts gourds un album où sur une vieille carte d'état-major apparaissaient un titre et des noms. The Lafayette Suite, Laurent Coq et Walter Smith III. Il comprenait enfin, trop tard, que ces deux guerriers avaient en alternance écrit en musique l'histoire passée d'une liberté, d'une amitié transatlantique, d'une guerre. Il comprenait enfin que cette musique même était une histoire ; construite avec science, chantée avec virtuosité, narrée avec une grâce simple. Physique. Entre les sillons ardents de ses larmes, il s'avoua qu'au-delà de l'hommage au marquis de Lafayette il voyait, indicible et exigeante, la guerre qu'il n'avait pas encore menée à son terme, la bataille qu'il n'avait sue entreprendre contre son seul adversaire, celui qu'avait dompté ce quartet gentleman et hardi. La beauté.

Laurent Coq et Walter Smith III, The Lafayette Suites, jazz & people/harmonia mundi, sortie le 5 mai 2015

Pierre Tenne

 

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