On ne saurait dire si son cor biscornu est enchanté, mais une chose est sûre, une drôle de magie s’opère dans le pavillon d’or de la trompette de Christian Scott. Ses mains et son cou sont couverts de bijoux, ses cheveux sont taillés en un iroquois et sa trompette oblique est gravée de motifs délicats. L’artiste, comme sa musique, dégage quelque chose de singulier. À 32 ans, le trompettiste, qui en moins d’une décennie s’est établi comme ambassadeur artistique de la Nouvelle Orléans, n’a pas fondamentalement changé de cap musical, mais a le projet ambitieux, avec cet album, d’édifier un nouveau style : la Stretch Music.

En 2012, son album Christian aTunde Adjuah était un hymne à ses racines : au jazz de la Nouvelle Orléans qui l’a bercé, mais aussi à un imaginaire musical rock et hip-hop que lui ont inspiré son héritage amérindien et son grand père le chef Donald Harrison Senior. Ainsi, sa musique avait déjà en 2012 une force et une couleur uniques, sombres, personnelles et profondément touchantes. C’est sans doute parce que sa musique lui colle à la peau, que Scott ne change pas réellement de son.

Pour Scott, la Stretch Music est un style œcuménique dans lequel chacun peut reconnaître des traces, des accents et des couleurs d’une musique familière. Cela veut dire déstructurer davantage ses arrangements, s’essayer à de nouvelles palettes mélodiques pour s’étirer plus loin et  englober plus. Les percussions très présentes tout au long de l’enregistrement évoquent l’Afrique, tandis que les effets secs et sourds autour du piano ont un parfum asiatique. Les cuivres, autant dans leurs arrangements harmoniques (cf « TWIN ») que dans les inflexions des solos, sont comme une douce rumeur Sud Américaine. La Stretch music témoigne d'une diversité indéniable que seul Christian Scott semble être en mesure d'exprimer.

Dans « Liberation over Gangsterism », c’est le léger souffle de la flûte traversière de Elena Pinderhughes qui s’élève en arabesques. Dans « Of a New Cool », c’est la mélodie et le vibraphone qui séduisent alors que de nouveaux instruments (saxophone compris) donnent de la fraîcheur au milieu de l’album, qui comme tout bon cookie se doit d’avoir un cœur fondant. Sur la fin cependant, les compositions passent par le rock alternatif et le hip-hop, puis s’assombrissent peu à peu. « The Horizon »  clôt l’album et fait l’effet d’une question, me laissant pour ma part un air pensif contrit par des sourcils inexorablement froncés.

J’ai eu la chance d’écouter Christian Scott jouer en live à deux reprises et c’est en le voyant sur scène, chancelant, le visage convulsé, donner corps et âme à sa musique, que j’ai compris qu’il n’était pas un magicien. Là où d’autres s’épancheraient dans des récitals de gammes savantes et d’artifices musicaux, lui va chercher la note qu’il rate une fois sur deux, lui cherche à perdre le contrôle, lui explore les failles dans la puissance de son jeu pour rendre à sa musique sa sincérité.

Paul Le Gloan