Words, words, words... Les jazzmen s'éprennent de plus en plus des mots de la littérature, en y pensant bien. John Greaves, aussi avec Sophia Domancich, Laura Perrudin, Mark Turner même, et kaétéra. Ce n'est pas si nouveau, sauf peut-être pour l'ampleur du phénomène. En y pensant encore plus bien, le phénomène touche tous les dialogues avec les autres arts. Un peu de post-modernité. En y pensant bien.

Le problème est sans doute d'y percevoir un peu de ravalement de façade, de masque faussement intellectuel et facilement artistique pour rendre moins visibles l'absence de musique à dire - le deal étant bien d'enrichir le discours musical par d'autres univers, d'autres rencontres, quelques discussions. Ici, Shakespeare. Qui pour les jazzeux est déjà en partie responsable d'un peu de ce que Duke a fait de mieux : Such sweet tender. Et justement, c'est plutôt bien balancé. Christophe Marguet (batterie) et Guillaume de Chassy (piano), complices à la ville et en galette tissent dans l'humanité infinie de l'oeuvre du vieux Bill leur propre histoire, avec l'aide de l'anglais (et saxophoniste) Andy Sheppard, décidément trop sous-côté.

Shakespeare songs alterne parties proprement instrumentales avec des récitations de Kristin Scott Thomas, parfois accompagnées, parfois non. Les trois musiciens (ab)usent avec délice de la référence élisabethaine tout au long de l'album, par des clins d'oeil malicieux (l' « ouverture », sorte de ballade folk renaissante installant dès l'introduction de l'album le vol plané cosmogonique de Sheppard au-dessus des nuées de la section), un discours pénétré de lyrisme qui semble viser à une nouvelle narration des histoires bien connues de Shakespeare. Les trois musiciens prennent plaisir à élaborer dans des formats très disparates des pièces dont l'évidence première ne se dément jamais, mais révèle toujours plus sa sophistication et sa complexité, portées par des talents individuels remarquables.

On retrouve quelque chose d'une démarche venue du free, d'une scène plus expérimentale avec laquelle le trio flirte souvent, dans l'approche de leur musique pourtant souvent éloignée de ces rivages - quoique : « Capulets and Montagues go dancing », ça fait penser. Mais leur démarche, exquise tout au long du disque et pas si courante, en semble bien proche dans les moments improvisés où se juxtaposent, dissonent, crissent puis s'harmonisent les interventions individuelles dans le propos général. A ce titre, la réussite de l'album est tout autant d'avoir su investir avec intelligence et modestie une référence littéraire et historique aussi impressionnante que ce gros William Shakespeare, que de l'avoir fait avec une telle sincérité dans l'acte créateur même. Et la référence littéraire devient alors le moyen d'une libération musicale : c'est donc possible, souhaitable et plus encore. Un très bel album dans cette veine, et même si l'on n'est pas bégueule, l'un des tous meilleurs depuis bien longtemps. Les mots, les mots, les mots c'est entendu, toutefois et en toute sérénité, ces trois musiciens nous rappellent au bruit et à la fureur.

Pierre Tenne

Guillaume de Chassy, Christophe Marguet, Andy Sheppard, Shakespeare Songs, Abalone/L'autre distribution, sortie le 7 décembre 2015