C’est d’outre-tombe que reviennent les voix encore chaudes de deux géants, qui en 1990 avaient eu la bonne idée d’un duo, le temps d’un soir à Montréal. Vingt-quatre ans plus tard, le nouveau-(re)né Impulse ! se prend d’une autre bonne idée en l’intégrant à son catalogue. Beaucoup de mort, de vie planent autour de ce live qui rappelle hélas les disparitions récentes de Jim Hall (décembre 2013) et Charlie Haden (en juillet dernier). A écouter ce concert inédit, on se reprend un brin d’indignation et de désespoir à se dire que le monde tourne désormais sans eux.

Jim Hall a beau avoir donné à l’exercice périlleux du duo une apparence de déconcertante facilité (avec Red Mitchell ou Bill Evans notamment), il n’est pas besoin d’un bac +5 de musicologie pour comprendre qu’une association guitare-basse n’est pas le défi musical le plus simple qui soit. Mais la simplicité n’intéresse personne. Pour commencer le set, c’est une composition de Thelonious Monk qui est choisie. Bemsha Swing : pas la plus complexe, pas la plus facile non plus. La basse de Charlie Haden entame un solo de paysan du Middle West, terrien quoique vaguement nonchalant. Puis l’évidence. Avant le thème, Jim Hall, dont tous les guitaristes savent qu’il était le meilleur d’entre eux (au moins depuis la mort de Grant Green), lâche quelques trilles. Juste ça. Des trilles. Les deux maîtres ne me lâcheront plus. Une heure dix en apnée, en transe, en épectase, à pleurer de joie et de nostalgie devant ce concert vertigineux et irrespectueux.

Irrespectueuxcomme ce Down From Antigua, composition de feu Jim Hall, ici revisitée d’une massive désinvolture par les basses cannibales de feu Charlie Haden et la rythmique latina de la guitare. Irrespectueux comme ce sens de la sobriété rythmique, de la sobriété mélodique des duettistes qui vous oblige à vérifier le titre de la piste 4. Et oui, c’est bien Body and Soul… Irrespectueux comme ces longs échanges où chaque musicien prend le temps qu’il veut pour dire ce qu’il a à dire, comme en écho à l’éternité qu’ils ont désormais rejoints autrement qu’en musique.

Pat Metheny a parlé d’un « enregistrement pour l’histoire » à propos de ce duo. Sans oser contredire un autre grand nom de la guitare, ce live appelle moins aux prophéties qu’à un anéantissement total du jugement. Je pourrais épiloguer sur les carrières immenses de Hall et Haden, sur leur maîtrise technique presque louche, sur la clarté de l’un et la force tellurique du phrasé de l’autre (et réciproquement). Mais à quoi bon ? Au besoin, les nécrologies sont encore chaudes... Ce concert fait partie de la poignée de live à placer sur une autre dimension, celle qui vous fait bientôt dire « j’y étais ! », parce qu’au fond c’est un peu vrai. Parce que les deux musiciens s’incarnent peu à peu dans l’atmosphère onirique et irréelle de leur musique, malgré la qualité merdique de mon système Hifi. Un jour, Charlie, Jim et moi reparlerons de tout cela. Et on se marrera bien.


Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out