Mesure-t-on assez l'influence du third stream dans une large part du jazz contemporain ? Oui, sans doute en réalité. Mais certains artistes vous renvoie particulièrement cette tradition en pleine gueule de temps en temps, en convoquant les souvenirs écrasants de Jarrett ou Bill Evans. Surtout quand il s'agit de trio, et c'est bien de cela qu'il s'agit.

Ce trio annonce la couleur, puisqu'il s'épanche au long de ces neuf titres dans un jazz de chambre de facture assez conventionnelle, profitant des espaces de la formation trio pour libérer une parole sagace et forte, autant dans l'expression collective que dans les soli. En terme d'expression collective, l'approche très orchestrale du piano par Matthieu Roffé ouvre la voie à des dialogues basse-batterie aux potentialités presque harmolodiques, étonnantes dans un cadre si écrit. Les musiciens avancent masqués sous des dehors faussement convenus, pour édifier un propos riche et varié, dont l'agencement s'avère souvent inédit : l'usage de l'archet par Damien Varaillon (« Bushido » notamment, longue suite orchestrale qui marque l'écoute), les nappes rythmiques diaphanes de Thomas Delor (finement exécutées sur « Jardins suspendus »), les arabesques arpégées et le goût du contrepoint de Matthieu Roffé, pianiste et leader officieux du trio...

Arkhè propage ses senteurs et fait entendre, outre l'impression première de « jolie musique », un discours sinueux et complexe, diablement lyrique, qui entrelace les traditions classiques et jazz (voir la reprise très swing du « Cotton tail » d'Ellington) avec une intelligence bienvenue. Le third stream encore une fois, dont l'influence actuelle donne, hélas, le sentiment que cette musique arpente aussi des territoires déjà usés d'avoir trop été foulés aux pieds ces dernières années. Ainsi des tentations vers un propos un peu plus ampoulé par moments, dans la musique (la ballade « Shamash ») comme dans des liner notes trahissant une approche très intello qu'on n'a pas entièrement saisie – entre citations de Gide, Alain, Valéry et considérations heuristiques...

Arkhè n'en demeure pas moins un très bel album, dans lequel ces jeunes musiciens montrent beaucoup de talent et encore plus de promesses. On souhaite à Matthieu Roffé autant de succès en France qu'il en connaît d'ors et déjà au Japon (son duo avec Yuriko Kimura, notamment), pour continuer à découvrir avec ce trio son jazz de chambre redoutablement envoûtant.

Pierre Tenne

Chamber Metropolitan Trio, Arkhé, Hybrid'Music, 2015

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