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Brian Blade & The Fellowship Band, Landmarks, Blue Note, avril 2014

 

Landmarks. La pochette propose une merveilleuse entrée en matière. Un mur à demi-détruit. Une fenêtre ouvrant sur un ciel sépia nuageux. C'est dans cet univers chaotique et surréaliste que Brian Blade & the fellowship band contruisent conjointement leur halo de mystère. La coloration blues de cet album de jazz fusion -particulièrement à l'oeuvre dans le solo de guitare d'un « Farewell Bluebird »- nous conduit pas à pas vers un locus brumeux où notre cerveau perdra tous ses repères, allant même jusqu'à oublier ce qui l'avait amené ici. De poésie, l'album n'en manque pas. Et sa poétique bâtit bien plus des châteaux de ciel que des pans de murs. Le morceau éponyme « Landmarks » composé par le pianiste Jon Cowherd introduit notre album en distillant après « Down River » ses couleurs par petites touches suggestives. Les instruments se succèdent à tour de rôle, créant par là une tension aiguë dans l'attente. La lenteur de l'album est son tour de force. Elle réclame de l'auditeur une patience sans réserve. Mais pour peu qu'il résiste un tant soit peu à la frustration créée par l'absence d'immédiate consommation, celui-ci marchera depuis ces escarpes préliminaires vers les hautes sphères du plaisir.

Tout a commencé à la Nouvelle-Orléans lorsque Jon Cowherd et Brian Blade se sont rencontrés pour la première fois. Une belle rencontre signant la création quelques années plus tard (1997) d'un groupe, the Fellowship Band, qui accompagne ici pour la quatrième fois Brian Blade. Et l'on salue avec joie ces retrouvailles. Après Season of changes (2008) et l'extraordinaire Mama Rosa (2009), le célèbre batteur poursuit son aventure en leader avec Blue Note. C'est que Brian Blade est tout aussi à l'aise dans ses compositions que dans le grand huit des musiciens qu'il a accompagnés durant des années : depuis Brad Mehldau, Kenny Garrett, Bill Frisell et Ron Miles (voir Circuit Rider) en passant par le « Wayne Shorter quartet » et des artistes folk aussi célèbres que Bob Dylan, Joni Mitchell ou Norah Jones, il n'a eu de cesse de montrer que sa transdisciplinarité musicale n'a d'égale que son talent de compositeur.

La dimension suggestive de ce dernier album lui octroie les éclats des pierres...précieuses. Il suffit d'écouter « Embers », véritable désirade finale qui glisse plus lentement qu'un cours d'eau pour l'entendre. La magie opère entre les six musiciens. Les envolées de saxo de Myron Walden et Melvin Butier, les riffs de Marvin Sewell et Jeff Parker et le jeu grave du contrassiste Chris Thomas épousent puissamment les élans pesants et lyriques pianistiques de Jon Cowherd, conférant à l'album un son électrique enveloppant et singulièrement apaisé qui gravite en permanence à la frontière des genres et de l'Histoire. Quant à Brian Blade, il donne par la force tranquille de son jeu sa tonalité dramatique à l'album. Du reste, il faudra encore compter sur la sérénité qui s'échappe victorieusement de ce mariage réussi, l'esthétique de l'album se construisant briques par briques à mi-chemin entre la légereté et la pesanteur des lignes mélodiques. Landmarks, un album clé posant les premières pierres d'un mur à fenêtre ouvrant sur le ciel.

Agathe Boschel