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Aujourd’hui, les formations de Jazz comprenant un orgue Hammond B3 ne courent pas les rues. On peut comprendre pourquoi : l’instrument est rare, coûteux, pénible à transporter et très difficile à maîtriser. De plus, les groupes avec un organiste, aussi jouissifs soient-ils, nous offrent très souvent une musique dans la tradition des grands « organ trios » de l’histoire du Jazz, le répertoire se composant la plupart du temps de standards interprétés sur un mode swing (ce qui n’est pas un mal, loin de là). On pense notamment au trio composé de Larry Goldings (Orgue), Peter Bernstein (Guitare) et Bill Stewart (Batterie), qui fait, à juste titre, figure de référence absolue en la matière. Matthieu Marthouret, 35 ans, organiste et pianiste, ne rentre pas dans ce moule. Si l’on sait que Marthouret ne rechigne pas à jouer des standards, les deux albums précédemment publiés sous son nom nous montrent un musicien à la recherche d’autre chose que la traditionnelle formule « Orgue-Guitare-Batterie » chère à Wes Montgomery. Ces disques étaient la preuve que nous avions déjà affaire à un compositeur exigeant, désireux de transmettre dans sa musique un large spectre d’influences allant du classique à la pop en passant par toutes les tendances du Jazz. Marthouret semble avoir l’ambition de provoquer la rencontre entre les possibilités d’un instrument un peu à part dans l’histoire du Jazz - l’orgue - avec l’ouverture qui caractérise la production de notre époque. Comment ne pas saluer une telle initiative ? Il revient donc avec ce « Bounce Trio ». Déjà, la guitare, présente dans ses précédents opus, disparaît. Orgue/Sax/Batterie. Toine Thys est au ténor. Gautier Guarrigue est derrière les fûts. En l’absence d’une guitare pour l’épauler, le leader a désormais la lourde tâche d’assurer seul l’harmonie en plus des basses et des lignes mélodiques. Et il nous prouve avec brio qu’il peut se le permettre. Si le disque est officiellement publié sous le nom de Matthieu Marthouret, le fait que la formation ait un nom de groupe est déjà un indice du fait que l’organiste semble vouloir mettre en avant ses deux partenaires. Et il a bien raison. L’album propose donc, en plus des cinq morceaux de Marthouret, trois reprises et deux compositions du saxophoniste. Toine Thys, musicien Bruxellois dont je n’avais jamais entendu parler avant d’avoir eu vent de ce projet, est d’ailleurs pour moi la grande révélation de ce  Small Streams… Big Rivers. Ses compos sont efficaces et son jeu illumine tous les morceaux. Quant à Gautier Guarrigue, il est fidèle à lui-même : il groove durant toute la durée de l’album. Son solo sur « Joe » est un exemple de bon goût et de musicalité. Evidemment, avec une telle équipe, le niveau de jeu est globalement très élevé. Mais, comme souvent avec Marthouret, l’album réserve quelques surprises. Tout d’abord, le morceau d’ouverture (le très beau « This Guy’s In Love With You » du songwriter Burt Baccharch) qui, malgré son introduction aventureuse, est joué de façon assez classique (chabada, walking à l’orgue, tempo cool et vocabulaire Bop). Cela n’a rien d’un reproche (surtout venant de moi) si ce n’est qu'à mon sens, il n’annonce pas tellement la couleur générale de l’album, ce qui peut sembler étrange pour un premier morceau. Ensuite, les quelques synthés que l’on entend sur plusieurs titres pourront surprendre certains auditeurs. Mais, là encore, est-ce un mal ? A vous d’en juger. La présence parmi les trois reprises de deux chansons pop (« Tropicalia » de Beck Hansen et « Visions » de Stevie Wonder) est là encore une originalité. D’ailleurs, la reprise du morceau de Stevie Wonder possède plusieurs pistes de claviers enregistrés en re-recordings, pratique qui, à toutes les époques de l’histoire du jazz, a fait se hausser les sourcils de nombreux puristes. Pour moi, c’est justement ce travail sur la production qui fait la force de cette version. Après tout, de grands noms tels que Lennie Tristano ou même Miles Davis n’ont-ils pas eu recours aux re-recordings dans leurs carrières ? Mais le moment le plus surprenant de l’album demeure à mes yeux ce mystérieux « Prélude en Ut Mineur » ou Marthouret rend hommage au compositeur Frédéric Chopin. Malgré ces quelques choix plus ou moins discutables, Small Streams… Big Rivers est malgré tout un très bon album, et Bounce Trio se révèle un groupe fort attachant. Marthouret y est fidèle à lui-même comme à ses nombreuses influences, en nous en proposant ainsi une réjouissante et personnelle synthèse. Ses compos sont toujours aussi originales et son univers particulier. On attend la suite avec impatience.

Martin Cazals