A l'heure où s'écrivent ces lignes, on ne sait toujours pas exactement si Improvisions est à ranger dans la case substantif ou néologisme verbal conjugué à la première personne du pluriel. Le dilemme est plus important qu'il ne paraît : dans le premier cas, Bernard Lubat établit un programme, ou mieux, un protocole. Dans le second, il invite à improvisier à ses côtés. A l'heure ou ces lignes s'écrivent, les deux interprétations semblent aussi justes et bienvenues l'une que l'autre.

Si programme il y a, Lubat a dans l'impro des visions de gypaète barbu de ce que le piano offre comme possibles a une expression musicale libre. Le plus étonnant est que le polyinstrumentiste, ici pianiste, parvient encore à surprendre. Prenons son « Etude rythmique », dont le titre est également, comme fait exprès, tout un programme. Etude en ce qu'il fait entendre une exégèse des exercices pour piano, réminiscence de Satie plus que de Chopin, tout en s'amusant sans chaîne des variations et superpositions rythmiques déclinées en 5 minutes, faisant vaciller la syncope dans le swing, le swing dans la syncope, le tout dans le silence invertébré d'une pulsation chancelante, infrangible, tellement là.

Programme poétique, protocole oulipien jusque dans les titres (« En Tendre Long Temps ») qui font retentir une énergie brutalement créatrice (« Désolandes poïésiques »). Au faîte d'une carrière intransigeante menée à fond de train, quelque part entre le lapin de Duracell et la maniaquerie des choses vraies d'un lépidoptériste atteint d'Asperger, Bernard Lubat s'épanche dans une maîtrise de son instrument et de sa musique qui excite. Au sens où on pourrait dire, sans souci de parité, qu'elle fait bander. Transitions oniriques entre des arabesques touffues et la verticalité cérémonieuse d'accords faussement ouverts (« Désolandes poïésique »), le lyrisme en pugilat contre le bruit puis le silence (« Question de la poser »  en ouverture, et plus radical encore, « s'ôter l'obstacle » en conclusion), l'impénétrable évidence de l'enchaînement de ces cellules à l'unité irréductible qui mises bout à bout, forment un flux dans lequel on se baigne avec plaisir, sans savoir où nous emmène le pianiste quoique cette direction soit si claire.

Invitation également, invitation donc à improvisier. Ce solo poétique se savoure d'une traite que Bernard Lubat sait faire courte, pour trancher avec la longueur verbeuse de trop d'albums de jazz contemporains. En trente-cinq minutes, tout est dit et reste à dire, tant l'invitation fonctionne également pour une nouvelle plongée dans cette musique, puis une autre, puis une autre - promis, c'est la dernière ! Improvisions, tout simplement.

Pierre Tenne

Bernard Lubat, Improvisions, Cristal Records/Harmonia Mundi, octobre 2015

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