Je pense à Albert Cohen. Ce sont des choses qui arrivent. J'y pense car parfois, Albert entame une phrase et ne la conclut pas, suspend sa fin sans toucher au sens ou à la beauté. Pour faire en sorte que. Et Dave Schroeder (saxophones, flûtes, harmonica) fait un peu pareil. Prenez l'éponyme « En Rouge », dont le thème cite un autre Albert, Ayler, et son « Ghost » sans aller au bout de la citation. Le suspens. C'est beau.

Je pense aux influences. Celles qui permettent de dire que tel pianiste emprunte plus à Sonny Clark ou plus à Randy Weston, ou à Jarrett. Ou ou ou... Et à écouter Sébastien Paindestre partir sur « Bruce Lee » dans des katas très monkiens, on a saisi une influence claire. Mais le discours du pianiste s'évade ensuite vers d'autres horizons, arabesques virtuoses et progressions harmoniques à la musicalité à vif. Et je me prend à penser que les influences ne prennent leur sens véritable que sous la patte de ce genre de musiciens, qui savent en user pour parler de leur voix propre, qu'on est bien en peine de résumer à ce travail des maîtres qui les inspirent.

Je pense aux couleurs. Celles très modernes qui, en rouge, colorent cet album chamarré avec une simplicité forte. La couleur du blues sur « No More Words », où l'harmonica (c'est tout con, certes, mais encore fallait-il y penser) de Dave Schroeder apporte des saveurs de delta. La couleur du bop sur l'énergique « Diz 'R' Us ». Les couleurs d'aujourd'hui d'un quartet qui joue simplement un jazz aussi impeccable (la section, mon Dieu, la section! Billy Drummond et Martin Wind) qu'enthousiasmant.

Je pense aux chemins de la musique. S'il n'appartient à personne de décider de leur direction ou de leurs détours, cet Atlantico a en rouge trouvé le sien, qu'on aime déjà suivre quitte à s'y égarer, quitte à s'y retrouver.

Pierre Tenne

Atlantico, … En Rouge, la Fabrica'son, sortie en janvier 2016

Concert de sortie le 15 janvier 2016, au Studio de l'Ermitage (Paris 20e)