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Alban Darche HyprCub, Crooked House, Yolk Music/l'Autre Distribution, sortie le 30 avril 2015

« Ain't no such thing as an half-way crook ». Alban Darche applique la devise dans cette maison nouvelle ; à la lettre, en ne faisant pas les choses à moitié. Le saxophoniste pose d'entrée l'ambiance dans une audace mégalomane qu'il intitule « Albanology ». Mégalomane car toiser Parker dans les yeux ne se fait pas, ne se fait guère. D'abord audacieux toutefois, tant ce court clin d'oeil transfigure une mélodie que n'auraient reniée ni Dizz ni Bird pour en faire autre chose, un beau morceau d'Albanology effectivement. La pulsation contrariée (impressionnant travail de Christophe Lavergne derrière les fûts, tout en finesse), l'harmonie évanescente, la mélodie déconstruite, tous ces trucs que le Nantais fait si bien avec ses différents cubes, depuis pas mal de temps déjà.

Une fois cela dit, qu'avons-nous dit ? Pas grand chose effectivement. Pour être plus précis, cet album est une grande réussite, une belle réussite qui hameçonne l'oreille à sa nécessité dans la longueur du disque comme dans le moment de grâce plus éphémère. A ce titre, les dialogues hiératiques entre les saxophones du leader et de Jon Irabagon atteignent des sommets d'évidence sensible (la beauté, ndlr) derrière la sophistication de l'écriture et du langage (« No Airbag », « l'enfant et le miroir »). La basse de Sébastien Boisseau tisse de sa discrète gravité des motifs qui pour être simples n'apportent pas moins au quintet des teintes d'une humble fécondité – son ostinato sur « Connais-Toi toi-même ».

Faisons une incise, pour un monsieur – car seuls les monsieurs (et les madames) les méritent. Non que les autres membres du quintet ne le méritassent point. Mais Jozef Dumoulin fait au clavier forte impression, sur un registre souvent épuré qui reprend à toute une tradition de piano jazz commencée chez Duke le sens du naïf qui fuit la virtuosité dans une recherche fondamentale de beau. A titre d'exemple, le solo de « Crooked House ». Mais aussi un placement sur le temps à rendre névrosé ou psychotique, selon que vous soyez lacanien ou freudien. Bien des choses enfin que seule l'écoute saurait honorer proprement.

L'ensemble du quintet fait voguer ses talents individuels et collectifs dans une crooked house qui multiplient les références et les ambiances : brésilienne sur « Saudade », bebop, jazz éthéré et lento sur le bien nommé « Opium », etc. Ces divagations ne gênent jamais une cohérence générale du propos qui conduit à louer le talent de compositeur du chef de ces escrocs (pour les non mondialisés :crooks en anglais) qu'est Alban Darche, qui intègre avec talent dans une expression personnelle cette boulimie de nouveaux horizons musicaux. Le saxophoniste heureusement hyperactif explore, défriche, arpente, expérimente, trouve, touche juste. Sans faire les choses à moitié. Parce que ça n'existe pas un semi artiste, et Alban ne le sait que trop bien.

Pierre Tenne

Voir aussi la chronique du récent album d'Alban Darche avec son projet "Stringed", L'horloge.

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