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On a beau répéter partout, tout le temps, sur tous les tons, la vacuité des catégories musicales, celles-ci s'imposent parfois à vous. Faisons avec ! Cet Hotel Zauberberg est rangé dans les fameuses « musiques improvisées », cette invention plutôt fourre-tout et purement européenne regroupant les traditions jazz et classique centrées sur l'improvisation. Pour ce duo piano (Aki Takase) et violon (Ayumi Paul), il convient d'oublier le pan jazz. Voir les reprises : Bach, Mozart, Bizet sur la main gauche de « Frau Chachat ». J'en passe.

Maintenant que le cadre est posé, la musique. Elle est bonne ; parfois plus, parfois moins. L'hôtel dont il est question est composé de chambres à l'identité singulière : le baroque domine dans les réservations ; en ouverture (« Ankunft ») comme de façon plus éparse (« Eulenspiegel » par exemple) dans l'album. Parfois l'école de Vienne, la première avec un emprunt à Mozart comme la seconde avec des morceaux très réfléchis à la Berg (« Analyse », qui vire aussi vers l'expressionnisme d'un Bartok). D'autres titres se complaisent carrément dans le pur bruitisme (« Veränderung », « Finis Operis »), avec un talent non feint qui ne convaincra cela dit pas les pourfendeurs de cette expression musicale où l'on va souvent gratter sous le capot du piano dans une quête de nouveaux sons et de nouvelles percussions. Curieuse coutume au demeurant.

L'intérêt principal de l'album réside dans l'appropriation de ces diverses traditions, assumées comme telles, pour les soumettre à un travail de déconstruction très analytique et intellectuelle qu'illustre bien la déstructuration récurrente de la basse continue baroque. Ce travail a ses moments de splendeur plus évidentes lorsqu'il s'attaque aux mélodies (« Eulenspiegel » encore) voire pose la question fondamentale, souveraine et chtonienne du temps (les trois « Was ist die Zeit »). Il ne faut pas voir dans Hotel Zaubergerg un exposé formaliste et stylisé ; plutôt un travail d'investigation et de recherche esthétique porté par deux musiciens de grand talent et de grande érudition. Qualités dont la pianiste japonaise n'est notamment pas dépourvue, comme elle le prouve une énième fois. Dans le registre des « il faut » ou « il ne faut pas », prévenons toutefois que les amateurs de grooves bourrins doivent s'attendre à d'intenses frustrations à l'écoute de cette musique de chambre – pardon, d'hôtel – à l'élégante et fragile candeur.

Aki Takase & Ayumi Paul, Hotel Zauberberg, Intakt Records, 2015

Pierre Tenne