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Il faut prévenir tout de suite ceux qui seraient tentés, A Moment’s Liberty est un album complexe et foisonnant qui ne se laisse pas saisir facilement. Pourtant, le trio est sur le papier des plus classiques : basse, piano et percussions. On pense forcément au trio de Jarrett, Peacock et DeJohnette et à la multiplication de la formule ces dernières années. L’entente entre les trois musiciens n’est d’ailleurs pas sans rappeler les exemples les plus réussis de ce type de formation. Il faut dire que le trio existe depuis Aurora, album sorti en 2006, déjà chez Maya Recordings (le label de Barry Guy). Mais bien vite, on se rend compte que ces trois-là ont quelque chose que les autres n’ont pas.

L’album s’ouvre sur une immense composition qui donne son titre à l’album. 18 minutes entamées à pas feutré, dans une ambiance mélodieuse et hors du temps où brille notamment le piano d’Agusti Fernandez. L’espagnol, maintenant soixantenaire, est absolument prodigieux. Du genre à faire alterner une berceuse éthérée avec des clusters plutôt bourrins sans sourciller. Il est de plus à la composition de la moitié de l’album, qu’il emmène dans son élan libertaire et audacieux. Barry Guy à la basse est forcément impeccable, et apporte au trio une profondeur supplémentaire en faisant intervenir sa longue expérience et sa polyvalence : ses passages à l’archet touchent trop souvent au sublime pour ne pas paraître louches, et rappellent que le bonhomme pratique également les répertoires baroques et classiques. Mais au-delà de sa maîtrise, c’est la capacité de l’anglais à se renouveler encore qui force le respect : quand on le compare avec le travail de son orchestre ou ses collaborations avec Evans Parker, son apport au trio prend une saveur toute particulière. Aux percus, Ramon Lopez est impeccable tout du long.

Il est impossible de mettre en mots ce qu’est la musique de ces trois musiciens, leur projet. « Créer un moment extraordinaire, inattendu et inhabituel par la musique » selon Agusti Fernandez. Très poétique, mais assez flou... Je crois que ce qui la caractérise le mieux est ce sentiment de liberté tout-puissant qui calmement s’empare de vous à l’écoute. Cette liberté qui produit une musique complexe quand elle vire à l’atonal complet, en même temps qu’elle permet au trio de s’épanouir dans des mélodies sans fard qui sonnent comme des comptines espagnoles. Cette liberté fait de A Moment’s Liberty un superbe album, qu’il faut réécouter sans cesse pour en pénétrer la profondeur abyssale, pour atteindre avec le trio l’état de grâce cultivé au milieu de cette écriture d’une complexité et d’une densité extrêmes. Une fois ce stade atteint, leur musique sonne comme une évidence.

Pierre Tenne

Extrait de l'avant-dernier disque :