Malia, Raising Venus

 

2002. « Purple shoes », une belle plante pulpeuse, aguicheuse, à la démarche chaloupée et à la voix éraillée déambule lascivement de jour et en pleine rue en simple tenue d'Ève  – exception faite des deux jolis petons ornementés de charmants talons aiguilles violets...-, ça vous dit quelque chose ?! Moi pas. Du moins, ça ne me disait rien avant de découvrir la programmation de février du Sunset/Sunside. Bon, voici le « charmant » petit clip histoire de dévoiler en image un premier pan de la personnalité hybride de notre mystérieuse artiste en question... De quoi satisfaire les plus gourmands d'entre nous. Et je ne parle pas musique, entendons-nous bien.

 

http://youtu.be/apUVTfym7O8

 

Seulement voilà, j'imagine que derrière votre écran, vous vous dites que Djam est tombé sur la tête et que pour la musique d'ambiance, on repassera, point notre affaire. Pourtant, au-delà de sa plastique de rêve, Malia mérite qu'on lui prête une oreille attentive. Ça ne saute pas aux yeux -aux oreilles pardon - me direz-vous mais qu'importe, je tiens bon devant l'assaut des sceptiques !

Retour quelques années en arrière, bien avant le clip provoquant qui l'a hissée, comme par magie (hem hem...), sur le devant de la scène. 1978, Malia vient de naître au Malawi d'une mère originaire de ce pays  et d'un père britannique. Son enfance est bercée par le rythme des musiques traditionnelles passant à la radio, loin des déferlantes des Beatles ou d'un Armstrong. Rien de bien original jusqu'à présent me direz-vous mais attendez la suite, vous allez tomber de haut ! Fin des années 80. Malia a alors quatorze et sa famille décide d'émigrer à Londres. Là, elle va enfin découvrir les voix qui lui siéent, ses muses, ses idoles, ses déesses, celles qui transpirent pleinement dans ces deux derniers albums et constituent sa source d'inspiration première : Billie Holiday, Sarah Vaughan, Nina Simone... Nina Simone, voici de quoi prophétiser déjà sur le tribute album de 2012 intitulé Black Orchid. En attendant, le succès n'est toujours pas au rendez-vous et Malia cumule les petits boulots entre deux concerts de standards dans les cafés. Et c'est là que par hasard, ô miracle (ô comble de l'horreur ?), elle entend Liane Foly dans un restaurant new-yorkais. Et là, pardonnez-moi du peu, c'est le déclic... Un drôle de déclic qui la pousse à contacter André Manoukian, le compositeur de cette dernière et non moins célèbre membre du jury de la Nouvelle-Star. Hem... Que de références mes aïeux ! Bon, on passera rapidement sur l'épisode... Cela dit, le futur juré est conquis et en 2002 sort un premier album, Yellow Daffodils, réalisé avec le plus grand soin par notre homme attentif à la construction d'une artiste naissante quoique fragile. Avec s'il vous plaît, un invité prestigieux pour le premier titre éponyme de l'album : le célèbre trompettiste français Eric Truffaz.

 

En vrac, quelques influences plus jazz se glissent dans cet album hétérogène balançant tour à tour entre la pop, la soul, le jazz : d'abord l' « India Song » de Marguerite Duras et Jeanne Moreau, puis un duo fictif avec Billie Holiday sur « Solitude ». Déjà, avec ces titres, s'esquisse en filigrane la figure de la future diva soul qui séduit maintenant un public jazz à en croire la programmation du Sunset. Au-delà de ces titres, la musique d'ambiance n'est pas toujours de bon goût, on sent bien que Malia se cherche et quoique la facture de l'album ne soit pas dénuée d'intérêt, il manque toujours une identité artistique et une authentique maturité de la voix. Cette dernière, plus aiguë et moins sensuelle qu'aujourd'hui, n'a pas encore acquis cette profondeur et cette densité qu'on lui connaît désormais. « À l'époque, je n'étais pas très sûre de moi. Je n'avais pas une idée précise de mon identité de chanteuse, je me laissais diriger... » concédera plus tard l'innocente enfant. Et de fait, Manoukian se charge de cultiver la belle plante... à sa sauce, qui n'est certes pas encore la nôtre. Il faut dire qu'entre les Norah Jones et Lisa Ekdahl de la scène jazz, les Jill Scott et Erykah Badu de la  nu-soul, la belle Malia erre entre les mondes musicaux sans se poser, peinant à se faire une place malgré les critiques plutôt fleurissantes qui saluent les élans prometteurs de ce bond initial. Deux autres disques succèdent à ce premier opus éclectique : Echoes of dreams (2004) et Young Bones (2007). Pour le premier, le succès n'est pas au rendez-vous. Bien trop rock, la chanteuse s'égare résolument hors de ses sentiers à ses risques et... surtout à ses périls. Heureusement, Young Bones, quelques trois ans plus tard, sauve la mise et réintègre l'artiste indécise dans les rangs des critiques positives. Mais pas suffisamment faut-il croire pour que la chanteuse poursuive son chemin. Cette même année (2007) naît sa fille Luna, Malia se retire... Cette naissance sonne-t-elle une fin de carrière ?

Eh bien non, voici le retournement de veste, voici surtout ce qui nous intéresse ! En 2012, après cinq ans d'absence, Malia réapparaît sur scène avec un nouvel album, et quel album pardi ! Black Orchid, un album tribute à celle qu'elle idolâtre depuis son adolescence : la grande, la génialissime Nina Simone. Et il semble que ce merveilleux hommage signe la véritable révélation d'une voix. Malia habite les morceaux de Nina, elle les vit plus qu'elle les interprète. Peut-être parce que sa voix rauque et sensuelle - qui rappelle celle, ô combien prestigieuse, d'Amy Winehouse, s'il n'était une sensibilité poétique et mélodique nouvelle qui la différencie de la malheureuse défunte - se prête parfaitement au répertoire de la diva américaine. À coup sûr parce que ces morceaux la traversent de toute part, sur le plan personnel et intime bien sûr, lui rappelant sa propre histoire. C'est que Black Orchid est sans nul doute à ce jour son album le plus personnel (OK il n'y a pas foule à la porte niveau répertoire mais ça n'en demeure pas moins vrai) : les chansons, qui n'ont bien sûr pas été choisies au hasard, traitent surtout d'amour et d'occasions loupés... Et c'est bien parce que Malia a expérimenté tout ceci qu'elle habite réellement chaque morceau : « J’ai vécu toutes les situations mises en scène. J’ai été celle qui par amour était prête à une certaine forme d’humiliation, comme dans If You Go away, et celle prête à mordre de I Put a Spell on You, qui dit ‘tu vas rester parce que tu m’appartiens’. L’amour a toujours été un champ de bataille pour moi. » Jusqu'à la plus difficile à reprendre, Four Women, qui offre à la chanteuse métisse une identification totale : « Ce fut surtout difficile de ne pas pleurer en l’enregistrant. Toute ma vie j’ai lutté pour prouver aux autres que j’avais une certaine valeur. Les chansons de Nina Simone m’ont aidée dans cette affirmation de moi-même, elles m’ont poussée à dire non à ma mère quand celle-ci, après notre arrivée en Angleterre, s’effaçait pour laisser passer les Blancs qui faisaient comme elle la queue chez Marks & Spencer, parce que c’est comme ça qu’elle avait été conditionnée au Malawi. C’était très dur. On garde à vie des traces de ça. » Voici pour les circonstances. Maintenant, écoutez « Baltimore » et vous comprendrez ce qu'est vraiment Malia quand elle s'accorde avec elle-même, quand elle accepte de laisser s'épanouir sa voix authentique en endossant sa vraie nature :

 

http://youtu.be/zZr4zItckPQ

 

Bien loin de saborder les morceaux de son idole, Malia les enveloppe vaporeusement de sa voix chaude et mielleuse en préservant leur aspect minimaliste et leur clarté mélodique, s'adjoignant par ailleurs un quartet de musiciens français mené tambour battant par le pianiste de jazz Alexandre Saada. L'instrumentation, de bon goût, épouse parfaitement voix et répertoire, donnant enfin à Malia une unité figurale, celle-là même qui manquait à ses albums précédents. Nulle grandiloquence, nulle superficialité, nulle inconvenance, Malia interprète à sa façon la grande Nina, avec simplicité, pudeur (eh oui, on est bien loin du « Purple Shoes » semble-t-il...) et élégance. Black Orchid, ce serait si l'on veut l'essence de Nina Simone préservée dans un flacon : « Quelque chose de rare, belle, puissante, mystérieuse, mystique – d'un autre monde- noir et époustouflant. » Avec « If you go away », la voix de Malia s'ajuste même délicieusement sur celle de Brel, dans un chassé-croisé qui pourrait bien faire rougir les grandes voix. Bref, vous l'aurez compris, Malia a su se faire entendre. Mais vous n'avez pas encore tout vu !

La surprise, c'est que notre belle dame a ressorti un nouvel album tout beau tout frais (2014) encore plus étonnant : Convergence, un album qui justifie le fait que Malia soit programmée ce mois-ci au Sunset. Trois ans se sont déjà écoulés depuis Black Orchid. À croire qu'il faut un certain temps d'incubation à la chanteuse pour que son art s'épanouisse. Qu'importe s'il faut à l'auditeur un chouïa de patience ! Nous on est ravis. Entre jazz, pop et électro, Malia continue de séduire nos oreilles en se lançant - voici l'information la plus délicieuse- dans une étrange collaboration avec un drôle d'oiseau qui aurait, paraît-il, l'oreille absolue, Boris Blank, le joyeux drille moustachu du célèbre groupe new wave Yello (on se rappellera en souriant à pleines dents son fameux « Oh Yeah », summum miraculeux du kitch voué à rester ad vitam aeternam dans les annales des musiques phares et pittoresques...). En écoutant cet album, on se dit en tout cas que le duo fonctionne bien, offrant un son soul électro-jazz des plus séduisants (parfois très groove et électrique comme « I Feel It Like You ») sur lequel vibre toujours aussi élégamment la voix de la désormais « Raising Venus ».

 

http://youtu.be/UqQKN1WSz_8

Et si Nina Simone joue pour cette fois « l'absente de tout bouquet », elle a visiblement trop métamorphosé la voix de notre chanteuse pour ne pas transparaître dans son timbre et ses poses mélodiques néo-soul sensuelles, la laissant glisser à son tour dans la peau de la Black Orchid, « Quelque chose de rare, belle, puissante, mystérieuse, mystique – d'un autre monde- noir et époustouflant. » pour le rappel. Une musique filant droit au cœur, impossible de rester impassible. Comme Nina Simone avant elle, Malia pourrait affirmer aujourd'hui sans rougir : « Pour la plupart des Blancs, le jazz signifie “noir” et le jazz signifie “saleté”, et ce n'est pas ça que je joue. Je joue de la musique classique noire. » Avec un brin de malice et d'insolence en plus : Boris Blank s'en frotte les mains... Si la prochaine fournée de Malia (comptez au moins trois ans...) possède la même envergure, tenez-vous le pour dit, il faudra compter pour de bon sur la jeune dévergondée. En attendant pour les Parisiens, on vous enjoint à Djam à faire un tour au Sunset le 21 février 2015. Cela pourrait valoir le coup.

 

Agathe Boschel

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