Les seules B.B. initials étaient celles du King. Elles ne sont plus. 89 ans de bons et loyaux services qui enterrent avec la vieille carcasse du maître un peu de ce que fut le blues. Une musique et un peu plus. Au siècle dernier, Riley B. King voit le jour dans une plantation du Mississippi d’où sa mère le tirera en quittant son père - en 1929, ça n’est pas banal. C’est aux côtés de sa mère et de sa dévote grand-mère que le jeune King se forge une voix dans les choeurs de Gospel du deep south et dans les champs où s’entendent encore les work songs inventées contre l’esclavage et la ségrégation. La guitare, il l’apprend dans la rue comme le veut la légende et la tradition des bluesmen du Delta et d’ailleurs (Robert Johnson, K.C. Douglas, Skip James, le Texan Blind Lemon Jefferson, etc.). Sa musique, elle vient de là.

Mais B.B. King est mort et au jeu des nécrologies il faut paraît-il rendre hommage à l’extraordinaire du trépassé. Dans ce cas, rappeler ce qui l’a mis sur le trône. King of the Blues. Juste après la guerre, 1946, l’effervescence nouvelle d’une Amérique sur la voie du changement accéléré. King joue depuis 1943 dans un groupe de gospel qu’il a fondé (The Famous St John’s Gospel Singers), et tourne dans les églises de la région d’Indianola où il a retrouvé son père. Il joue le blues dans la rue, pour se faire quelques extras et quelques idées. Il a connu le racisme dans le camp d’entraînement militaire. Il s’est marié, une première fois - Martha Denton, ça a tenu huit ans. Il en a marre. La célébrité, c’est mieux. Il décide donc de foutre le feu à une grange avec un tracteur et part avec sa guitare et 2 dollars cinquante retrouver son cousin bluesman Bukka White à Memphis. Là, à Beale Street, Riley B. King commence véritablement sa carrière.

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Memphis (et plus particulièrement Beale Street), c’est là que ça se passe. Bukka White et Sonny Boy Williamson lancent le perdreau de l’année dans l’arène du blues, et tout s’accélère. Dès 1950, peut-être avant, les symboles de la légende sont là: sa guitare (en fait ses guitares) s’appelleront désormais Lucille, et Riley est mis au clou pour un définitif B.B. Blues Boy. L’histoire veut que Lucille soit le nom d’une Hélène de Troie (dans l’Arkansas cette fois) responsable d’une baston qui finit mal: un incendie et une guitare brûlée pour laquelle King se jeta dans les flammes.

B.B. King est connu des radios, des collègues bluesmen, des fans de Memphis. Ne manque plus que le grand public. Celui-ci arrive après six singles ratés en 1952 avec la reprise du« Three O’Clock Blues » de Lowell Fulson. Le titre restera jusqu’à la fin dans le canon du maître, en concert comme en studio, sans doute pour avoir été le premier à truster les premières places du Billboard (catégorie R&B). La machine enfin lancée, B.B. King travaille sa patte, sa voix et sa guitare dans un style unique qui a la chance de plaire : les succès s’enchaînent et font la fortune de l’artiste, qui comme bien d’autres avant lui en profite pour quitter sa première femme et s’en trouver une nouvelle. Premier vendeur de blues dans des années 50 qui voient la montée en puissance d’un rock écrasant, B.B. King résiste et avec lui toute une tradition. Au-delà des résultats commerciaux, le travail impressionne : la renommée du guitariste se forge aussi avec le bleu de chauffe, qui devient légende. On parle quand même de 342 concerts en 1956.

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Première décennie prolifique où tout est dit peut-être au strict point de vue musical :  un répertoire, un son, le travail. Le sens du show et de la technique qui en fait l’un des plus grands guitar hero du siècle tout genres confondus. B.B. King fait presque école, Beale Street devient lieu de pèlerinage. Les années 60 s’annoncent à la coule. Capitalisant intelligemment sur son succès, le guitariste signe avec ABC Records (déjà reconnu pour le travail commercial fait pour Ray Charles) en 1962 et veut passer la vitesse supérieure. Comprendre : toucher le public blanc. Comprendre : lisser, raboter, édulcorer tout en conservant le label « blues ». Le succès n’est pas tant au rendez-vous et les albums ABC ne sont pas les meilleurs de la discographie, surtout comparés aux live de la même époque qui eux gravent dans le marbre la gloire du Blues Boy. 1967, Live at Regal : l’été de l’amour que vécut la jeunesse et blanche hippie paraît bien pâle à entendre la leçon du king.

B.B.-King-Live-at-the-regal

Les sixties sont surtout l’occasion pour le guitariste d’enclencher un mouvement qui ne s’est guère démenti depuis : il commence à collaborer avec les rockers blancs qui commencent à rendre hommage à ceux qu’ils ont pillés (Muddy Waters et B.B. King en premier lieu). C’est en fait par cette reconnaissance - passant notamment en 1969 par des premières parties des Stones - que B.B. King obtient selon ses propres dires une véritable reconnaissance par le public blanc, et surtout à l’international. Dans le sillage de ces collaborations (assez neuves dans l’Amérique tout juste libérée de la ségrégation et encore minée par le racisme) il participe au début des années 70 à de nombreuses tournées internationales en Europe et au Japon et dans une moindre mesure en Amérique du sud, en Australie et en Afrique.

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La frénésie est passée après son dernier succès, ce « The Thrill is Gone » (1969) très marqué par l'influence de la soul ; et s’il continue sa carrière boulimique, B.B. King rentre quelque peu dans le rang de la scène blues à partir des années 1970. Enchaînant les concerts et poursuivant sa carrière studio, il ne parvient plus guère à attirer l’attention qu’il avait obtenue dans les deux premières décennies de sa carrière. Quelques coups d’éclats comme ses concerts devant les taulards, comme ce dernier album plus que roots agricole, sorti en 2008 et qui lui valut un ultime grammy (One Kind Favor). King devient chef d’entreprise à succès : produits dérivés, clubs à son nom à Memphis à partir de 1991 puis dans tous les Etats-Unis par la suite. Près de trente ans avant sa mort, B.B. King construisait déjà sa légende en l’attachant à une certaine histoire du blues.

Ces dernières décennies déçoivent certainement, mais n’ont pu toucher au talent intact du guitariste et chanteur qui dans sa tournée d’adieux (2006) sut encore impressionner son public malgré la vieillesse, ce naufrage. Elles ne masquent surtout pas l’incroyable impact qu’eut le roi du Blues sur l’histoire de cette musique depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ; et plus largement sur l’ensemble des musiques populaires américaines (rock, R&B, rhythm & Blues, soul, funk) dont il est assurément l’un des pères tutélaires. Depuis que le blues rentre (hélas?) au musée, B.B. King et Lucille ont leur statue de cire assurée jouxtant celle d’autres légendes, comme le rappelle le beau documentaire de Richard Pearce (The Road to Memphis) dans la série dirigée par Martin Scorcese en 2003.

Dans le diabète à Vegas, le roi est mort. Vive le blues! and Let the good times roll...

Pierre Tenne

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