Immanquable!

Ambrose Akinmusire, A Rift in Decorum : Live at the Village Vanguard (Blue Note)
 
Ambrose Akinmusire est un personnage énigmatique. Un qui semble toujours incarner dans son jeu une force profondément mystérieuse et insaisissable, opérant à la fois une mise à nu d’une sincérité déroutante. Le trompettiste de 35 ans avait conquis la scène jazz internationale en 2011 avec son second album, When the Heart Emerges Glistening, avant de renchérir trois ans plus tard avec The Imagined Savior is Far Easier to Paint, un projet qui nous arrivait tout aussi audacieux et révélateur.
 
Ainsi élevé à un certain statut de renommée, Akinmusire s’est donc frotté au défi qui a pu inscrire tant de ses prédécesseurs dans un contexte musical historique : un album live depuis le prestigieux Village Vanguard, à New York. A Rift in Decorum: Live at the Village Vanguard vient alors sortir le trompettiste du studio pour peindre un paysage sonore varié qui trace les contours de son jeu dans son état le plus dépouillé, le plus fondamental.
La formation en quartet constitue une plateforme d’expression qui place Akinmusire au centre de l’action. Il n’y a pas de doute, tout est mis en place pour le replier vers des recoins d’improvisation intimes, de créer un espace l’amenant à l’ouverture, à la confidence.
 
Le batteur Justin Brown, ami de longue date, converse sensiblement avec la trompette et entretient cette complicité à force de suggestions aigues et d’échanges robustes. Sam Harris amène au piano une plage harmonique qui, avec le travail de Harish Raghavan à la basse, permet l’envol d’Akinmusire sur ses compositions toujours plus envoutantes et sibylliques qu’auparavant. Le piano de Harris se démarque également dans une série de solos imposants, erratiques, chargés d’influence de musiques contemporaines et qui procurent au disque une certaine densité.


 
Dans la composition, Akinmusire dessine des schémas émotionnels complexes qui jouent de dissonance, créent des tensions et ouvrent des fenêtres pour une improvisation délicate, viscérale et souvent déchirante qui vient compléter ce tableau à caractère parfois abstrait, mais profondément humain. Muni d’une technique assidue, d’un son maîtrisé et taillé avec précision, il va chercher à explorer textures et sonorités qui peuvent nous laisser oublier de quel outil il les tire.
 
Il brille particulièrement sur les morceaux lents aux mélodies langoureuses et lourdes de mélancolie où il opère avec un calme cérémonieux, dénué de prétention. Il semble miser non pas sur son indéniable virtuosité mais sur son habileté à créer un ressenti, à creuser des ouvertures qui laissent couler des sensations parfois nouvelles, qu’on prend un douloureux plaisir à découvrir avec lui. C’est un double-disque qui, tout en restant dans un cadre instrumental et institutionnel propre au jazz moderne que l’on connaît, s’écarte de nombreux codes dans le langage qui s’y développe. Malgré certaines longueurs dans le déroulement de ces deux sets live, le disque est habilement rythmé, et la grâce d’Akinmusire trop fascinante pour s’en refuser une petite immersion.

Ambrose Akinmusire (trompette) ; Sam Harris (piano) ; Harish Raghavan (contrebasse), Justin Brown (batterie)

Chroniques - par Noé Cugny - 25 juin 2017


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