Dejohnette/Grenadier/Medeski/Scofield, Hudson(Motema)

C’est comme au poker : on peut emporter la levée avec un brelan d’as, voire avec une simple paire. Ici, le brelan d’as, c’est le batteur Jack Dejohnette, le guitariste John Scofield et le claviériste John Medeski ; on peut aussi s’amuser à appareiller des paires d’autant que le contrebassiste Larry Grenadier, en des contextes divers, a joué avec chacun d’entre eux. Passons en revue les cartes en mains : Jack Dejohnette et John Scofield se sont produits auprès de Miles, certes à des époques différentes mais ils ont partagé les périodes électriques du trompettiste, puis ils ont fondé le trio Beyond. 

Comme Jack, Scofield aime se frotter à des expériences diverses, ce qui l’a amené à croiser le fer avec la formation Medeski Martin & Wood. Bref, ils se sont rencontrés souvent et ont imaginé, lors du Woodstock Jazz Festival, en 2014, de fonder un groupe qui vanterait la beauté des paysages qui baignent la région bordant la Hudson River, où tous résident désormais. En célébrant le 75° anniversaire de Jack Dejohnette, ils disent aussi l’esprit et l’énergie du lieu. Aborder l’âge du batteur permet de préciser que les artères de Scofield ont quinze ans de moins et celles des deux autres complices vingt-cinq ans ; ce qui n’interdit nullement de tisser plus qu’une entente cordiale.


C’est à une plongée dans les années 60/70 que nous convie cet album, qui baigne largement dans l’esprit du fameux festival de Woodstock, lieu emblématique de la région. La traduction concrète de cette apnée se vérifie dans les thèmes puisés dans le répertoire de Dylan, de The Band, de Joni Mitchell et d’Hendrix ; dans les sons folk, blues, rock ; dans la posture de guitar hero ; dans l’envie de pousser parfois la chansonnette ( Jack sur « Dirty Ground ») ; dans les envolées de l’orgue Hammond gorgé de soul. Ils s’amusent comme de sales gamins à arpenter ces lieux de mémoire. Effluves folk, rock, blues, certes, mais leur ADN, c’est le jazz et l’on comprend vite que la véritable clé d’entrée est donnée dans la composition de Scofield : « Tony Than Jack ». La figure tutélaire, en filigrane, c’est Tony Williams et son Lifetime.


A sa parution, la chanson «  Lay Lady Lay » avait essuyé des rires sardoniques de la presse spécialisée : trop fade, trop bluette ; la version rock-reggae offre une autre lecture, attractive. « A Hard Rain’s A - Gonna G-Fall », qui m’a toujours semblé être une des plus belles compositions de Dylan, est très réussie comme l’est « Up On Cripple Creek » du guitariste Robbie Robertson ; elle baigne idéalement dans l‘esprit de The Band (la formation qui n’était pas la formation la plus aimée des puristes à l’époque, avait trouvé un émule en Jack Dejohnette qui déclare « J’ai eu la chance de rencontrer The Band, j’étais fan de leur musique »). Compte tenu du concept, il était impossible de ne pas reprendre «  Woodstock » de Joni Mitchell.  « Great Spirit Peace Chant », de Jack Dejohnette, est une ode enivrante aux nations amérindiennes de l’Hudson avec de lourdes frappes percussives et sons de flûtes en bois.
Il m’a toujours fasciné, qu’il soit entendu aux côtés de Miles, avec Gateway, avec Keith Jarrett,  dans ses albums personnels chez ECM,  Alors, qu’on me permette de plagier Marilyn Monroe : « Happy Birthday, Mr President ».

Chroniques - par Philippe Lesage - 23 juin 2017


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