Immanquable!

 Dave Brubeck Quartet, Live At He Kurhaus, 1967


Live At The Kurhaus est un enregistrement inédit, de grande valeur mémorielle à plus d’un titre, qui ravivera le sempiternel débat autour de la singularité stylistique du quartetde Dave Brubeck. Restituée dans une remarquable qualité sonore, cette captation d’un concert donné le 24 octobre à l’hôtel Kurhaus de Scheveningen, station balnéaire hollandaise, dans le cadre de la dernière tournée européenne avant la séparation et la dissolution du quartet, est un évènement qui mérite qu’on s’y attarde : cinquante après, le charme n’est pas rompu. Le jeune lecteur à peine sorti de l’adolescence y trouvera matière à réflexion sur les goûts de ses aïeux ; ceux qui avaient vingt ans dans les années soixante sentiront leurs jeunes années reverdir, sans qu’ils puissent nier les naïvetés qui participent aussi de la spécificité démoniaque de cette formation.


Il suffit de noter les acclamations presque hystériques du public lorsque le quartet esquisse, vers la fin de la prestation, « Take Five » pour mesurer l’engouement phénoménal que connut ce thème écrit en 5/4,  signature emblématique du quartet (le LP Time Out reste la meilleure vente du jazz à ce jour ; plus que le Kind Of Blue de Miles Davis). Cela permet de dégager une évidence : le grand public dont les goûts ne sont pas toujours des plus raffinés n’a jamais tort non plus et je défie quiconque de ne pas siffler « Take Five » dans sa salle de bains ou en flânant dans la rue après l’avoir entendue. Il n’y a peut-être que «  Mack The Knife »  de Kurt Weill pour s’insinuer dans les neurones d’une telle manière. Quoi qu’il en soit, ce concert démontre que le succès rencontré par le quartet n’était pas un fétu de pailleet qu’il y avait en lui quelque chose qui méritait l’attention sinon le respect.


Cet art qui disait une certaine Amérique blanche, fière d’elle – même sans être raciste,  créative, ouverte aux sons de l’époque venus des musiques afro-américaines ou des musiques de films hollywoodiens, inspiré un peu par la dimension percussive bartokienne, l’écriture de Schöenberg et l’appétit d’ogre de Darius Milhaud, était certes atypique dans le champ du jazz mais ne s’enfermait pasdans la marginalité ni la transgression. Comme le souligne Stéphane Ollivier, dans son excellent texte de présentation, elle dissimulait ses audaces formelles derrière une accessibilité mélodique et un sens du swing sans s’affubler d’une modernité agressive ou ostentatoire.


L’art singulier de ce quartet fut un objet de polémique à l’époque, les jazzophiles s’en donnant à coeur joie pour le dénigrer ; et il reste sans postérité véritable, si ce n’est en allant du côté d’un groupe comme E.S.T. qui, lui aussi, mariait lisibilité et recherches formelles. Quels sont les ingrédients qui firent les beaux jours de cette synthèse improbable ? A l’évidence, c’est la sauce née de l’association du Yin et du Yang que le style aux antipodes de Paul Desmond et de Dave Brubeck levait.  C’était l’alchimie des harmonies modernistes de l’un avec les lignes éthérées et abstraites de l’autre ; c’était l’élégante délicatesse du saxophoniste en opposition aux « block chords » (accords plaqués) minéraux du pianiste. Les puristes soulignent à dessein les limites pianistiques de Brubeck et il est vrai qu’il n’a pas le sens du blues d’un Wynton Kelly, le toucher aérien d’un Bill Evans, ni la créativité rythmique d’un Cecil Taylor ou encore la virtuosité d’un Oscar Peterson - sans aller jusqu’à citer l’intelligence digitale d’un Maurizio Pollini dans Schöenberg - ; mais c’est un novateur engagé dans des recherches formelles rythmiques. Ajoutons que l’enregistrement de ce concert corrige les jugements péjoratifs en laissant percevoir qu’il était meilleur instrumentiste qu’on veut bien le dire. Quant à Paul Desmond, « celui qui se tient toujours accoudé au piano » comme il aimait se présenter,  était suffisamment original pour être immédiatement identifiable tout en semblant boire aux sources du jazz west coast.


C’était une bonne idée d’ouvrir le concert sur « Three to Get Ready » ; elle donne le « la » du plaisir qui va parcourir nos échines. C’est sur ce thème que Claude Nougaro brodera la chanson « Le Jazz et La Java » qui rencontrera plus qu’un succès d’estime. Ensuite, le quartet emprunte des chemins latino-américains avec une fine interprétation de « La Paloma Azul » et une version enlevée de la fade chanson traditionnelle mexicaine «  Cielito Lindo ». N’oublions pas que la bossa nova est passée par là en 1962 et qu’en ces années cinquante et soixante, Mel Tormé, Nat King Cole, Julie London, Rosemary Clooney et les jazzmen américains reprenaient fréquemment les mélodies sucrées et/ou épicées d’Amérique latine ; Desmond ne manquant d’ailleurs pas d’enregistrer sous son nom, pour RCA, l’album Bossa Antigua . « My Prince Will Come »  clôt l’album sans se hisser au niveau de l’interprétation de Miles Davis. La version présente de « Take Five » n’est pas non plus la plus réussie qu’ait donnée le quartet. «  BluesFor Joe » laisse le champ libre au batteur Joe Morello et si le long solo devait faire son petit effet en live, il est un peu superfétatoire en disque. Lancée par Fondamenta et Devialet, la collection The Lost Recordings profite d’un procédé de reproduction unique qui permet une parfaite restitution des enregistrements analogiques ; et c’est tout simplement d’une qualité exceptionnelle.

Chroniques - par Philippe Lesage - 13 juin 2017


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