3521383442272xr.jpeg

Immanquable!

Stephan Oliva, Susanne Abbuehl, Oyvind Hegg-Lund, Princess (Visions Fugitives)

A la fin de l’écoute du disque Princess, j'ai tenté une petite expérimentation sur la perception de l’écoulement du temps dans les interprétations ici données. Alors, j’ai remis en jeu l’album en son entier et la perception première est restée inchangée. Comprenez : «  The Listening », le titre qui ouvre l’album, dure 5’32 ; « River Chant/Tree People » : 6’29, «  Princess » : 6’52 et, chaque fois, persiste le sentiment d’entendre un thème qui ne mord pas au-delà des deux à trois minutes. Quelle explication donner à ce phénomène ?  L’originalité de la formule, l’évidence mélodique, la fluidité du discours ? Une forme de sérénité qui déboucherait sur quelque chose qui ressemblerait à un apaisement thérapeutique ?

L’épure, voire l’ascèse, caractérise la ligne esthétique de Princess. C’est minimaliste, non au sens de l’école de Steve Reich mais de celui des portes de la perception qui poussent à un éveil intérieur. On pourrait se recroqueviller sur l’oxymore de la glace brulante. Ou sur l’intense saveur d’un arôme qui reste en bouche comme celui d’un grand cru.

Autre divine surprise (encore qu’avec Susanne Abbuehl, après ses trois albums parus chez ECM, ce n’en soit pas vraiment une), ce disque n’est nullement celui d’une chanteuse qu’accompagneraient des musiciens mais bien celui d’un vrai trio où la voix est traitée à l’égal d’un instrument ; d’un trio avec voix, piano et batterie, sans contrebasse.  

Le répertoire propose cinq thèmes de Jimmy Giuffre, un de Keith Jarrett, un de Don Cherry et trois de Stephan Oliva plus le « What A Wonderful World » de Bob Thiele. Peut-être faudrait-il entrer dans l’album par ce standard, cette plage inattendue qui clôt le disque, pour comprendre l’alchimie en jeu. Loin de la version d’Armstrong, on dirait une comptine murmurée ; pourtant elle n’en captive pas moins. Sur « Princess », magnifique thème de Jimmy Giuffre et joyau du disque, on est au cœur de l’enjeu : la voix improvise en un parler –chanter éblouissant sur un accompagnement de piano qui se ballade quelque part entre les arêtes d’un Ran Blake et le lyrisme tout en retenue d’un Jarrett. Il en va de même sur le dansant « Desireless/ Mopti » de Don Cherry où la voix s’éteint en un lent murmure.

Tout au long des plages, on relève : la voix envoûtante , à la fois irréelle et bien présente, de Susanne Abbuehl ; l’intelligence musicale hors pair d’Oyvind Hegg – Lude, la sobriété de ses ponctuations et les frissons sur les cymbales ; la sculpture des silences d’Oliva ; les mélodies en filigrane ;les ruptures de rythmes, le groove en creux comme sur « Great Bird » (thème de Jarrett) ou sur « Jimmy » (thème de Stephan Oliva) ; l’intelligence des dialogues batterie /piano (« On Your Skin » d’Oliva ); le drolatique dialogue vocal/piano de « Mosquito Dance » (de Giuffre).

Il n’est pas innocent que l’on fasse sans cesse référence au pianiste Ran Blake qui offrit,  en 1961 The Newest sound Around, un disque de légende en duo avec la chanteuse Jeanne Lee d’autant que cette dernière fut le professeur de la suissesse Susanna Abbuehl. L’enseignement de Jeanne Lee fut de transmettre le sens de l’espace et des silences, des données qui caractérisent aussi l’esthétique de Ran Blake et auxquelles semble adhérer Stephan Oliva.  Où situer Susanna Abbuehl, dont le chant n’est ni classique, ni jazz et encore moins indien (bien qu’elle ait étudié l’art vocal indien avec Praba Artre) ? Disons seulement qu’elle possède un sens inouï du phrasé,  une maîtrise totale du souffle et que son art éclot en un chant qui fait sourdre l’émotion subrepticement, comme une prise de judo accompagne le mouvement.

Chroniques - par Philippe Lesage - 17 mai 2017


Autres articles

 

Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out