Indispensable!

Shahin Novrasli, Emanation (Jazz Village/Pias)


Choisir un titre pour évoquer d’un mot l’essence de la musique qui sera contenue dans un album n’est jamais chose innocente ni simple. On se penchera donc sur le mot « émanation »,  qui a été le choix décisif fait par le pianiste et ses producteurs, en allant consulter Le Petit Robert : «  Emanation : ce qui procède d’autre chose » mais aussi «  exhalaison de particules impalpables ». Comme nous ne sommes pas face à une fuite de gaz, il faut donc bien entendre le choix comme indication d’une filiation… mais où la paternité peut exhaler des particules impalpables qui ensemenceront un terreau propice.


Les notes rédigées par Shalin Novrasli dans le livret sont explicites : « J’aimerais exprimer ma reconnaissance, mon respect absolu et ma sincère admiration à un musicien exceptionnel et une légende vivante, l’un des fondateurs du jazz moderne dont l’héritage durera des générations, le grand Ahmad Jamal. Cher Maestro, c’est un grand honneur et un privilège de recevoir vos directives, vos critiques et vos conseils ».


Pas besoin d’être un devin pour savoir vers quelles cimes va nous emporter la musique. Dès la première plage qui, sans surprise, s’intitule « Emanation », on note l’extrême cohésion de la section rythmique portée par la présence impériale du contrebassiste James Cammack qui fut longtemps un partenaire de jeu d’Ahmad Jamal.


Ce sont sans doute les producteurs Seydou Barry et Catherine Vallon-Barry qui firent découvrir le petit génie né en Azerbaïdjan à Ahmad Jamal. Ayant trouvé en lui un digne successeur qui mérite un tutorat, il a supervisé les séances de ce pianiste et compositeur (jeune si on rapporte ses quarante ans à l’octogénaire qu’est Jamal) qui se meut à la croisée de nombreux chemins : la musique classique européenne (par sa technique digitale, on a l’impression qu’il a été formé au conservatoire de Moscou), la musique du Caucase et les rythmes du jazz ; en cela, il semble proche du pianiste arménien Tigran Hamasyan.


On verrait bien les doigts d’Ahmad Jamal courir sur le clavier sur les plages « Emanation », » Misri Blues », « Tittle Tattle » et « Yellow Nightingale ». Pourquoi ? Parce qu’on y retrouve les ingrédients qui fondent l’identité musicale jamalienne : le jeu fluide, le sens mélodique, le chant implicite, la pulsation en houle, la respiration.  La présence de James Cammack et le fabuleux interplay avec un André Ceccarelli (qui ne cède en rien face à Herlin Riley, le dernier batteur de la formation d’Ahmad Jamal) et les percussions d’Erekle Koiva qui ne sont pas plus décoratives que celles de Manolo Badrena, autre partenaire d’Ahmad Jamal, renforcent le ressenti d’une lecture jamalienne.


« Tittle Tattle » et « Ancient Parallel » sont les compositions que je retiendrais en priorité. Plus ancré dans les ressorts des musiques du Caucase, associant une psalmodie vocale orientalisante aux envolées lyriques du violon de Didier Lockwood et à un fabuleux travail despercussions, « Ancient Parallel » semble indiquer des chemins que pourrait prendre dans un avenir proche Shahin Novrasli, dont on espère qu’il saura dégager bientôt sa personnalité profonde. Il lui faudra bien tuer le père un jour.

Chroniques - par Philippe Lesage - 7 avril 2017


Autres articles

Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out