Christian Scott, Ruler Rebel (Ropeadope, 2017)

Chose promise, chose due. Le premier album de la trilogie annoncée par Christian Scott nous a été livré le 31 mars dernier. 8 titres, un peu plus de 35 minutes : autant dire que c'est un produit facile à digérer. Alors certes, il s'agit uniquement du premier album de la « centennial trilogy » par laquelle Scott rend hommage aux 100 ans du jazz. Mais il est de ces séries qui sont plus courtes, plus accessibles que les autres. The Epic de Kamasi Washington est un triple album fabuleux, mais il faut s'armer de patience et de courage pour venir à bout des quelques trois heures totales de musique. Ruler Rebel fait le choix de la cohérence.

Il y a cohérence car on retrouve bien le concept cher à Scott, celui de « stretch music », cet appel à étirer la musique pour verser dans le transgenre. Il suffit de voir la playlist qu'il nous avait concocté. Ce n'est pas une nouveauté. On n'a de cesse de le rappeler aujourd'hui : le jazz évolue, il courtise le hip hop (Robert Glasper), le rock (Guillaume Perret), et même l'électro (Jameszoo).  Mais ce qui fait sortir Scott du lot, c'est la fusion véritable qu'il parvient à opérer, plus qu'une juxtaposition. En cela, il est fidèle à sa perception du monde contemporain dans lequel les problématiques sont entremêlées. Engagement politique, discrimination raciale, orientation sexuelle et délitement des structures sociales sont autant de thèmes qu'il a à cœur et désire traiter dans sa musique.

Comment revendique-t-on sans parler ? « KKPD », son titre phare, était assez explicite de par son titre. Bien souvent, cependant, il faut avoir recours à la poésie de paroles bien écrites (se référer à « Strange Fruit » qui est probablement l'un des premiers morceaux engagés dans le jazz). Mais il n'y a rien de tel sur Ruler Rebel qui se concentre presqu'exclusivement sur la musique. Et pourtant, le titre de l'album ne laisse pas présager un contenu léger. Il y a au contraire ce côté martial qui est mis en avant et renvoie à la jaquette de l'album (un peu d'imagination et les deux artefacts placés de part et d'autre de l'instrument nous laisserait même pensé à une hache). Cela fait aussi écho à l'imaginaire sur l'homme Noir : esclave ou guerrier, il est en tout cas fort et musclé. C'était la même idée sur la jaquette de Cinquième As (MC Solaar), et Djimon Hounsou en a fait son fonds de commerce dans le monde du cinéma (Amistad notamment). Scott s'est récemment rendu à Haïti et on l'a d'ailleurs entendu vanter les mérites de Toussaint Louverture dans une interview. Cela dit, Ruler Rebel n'a pas vocation à susciter la réflexion. Scott lui attribue plutôt une valeur esthétique, il est destiné à l'écoute, d'où la place prépondérante occupée par sa trompette dans la musique.

Il y a quelque chose de commun aux huit morceaux de l'album : l'ensemble des instruments constitue la charpente rythmique sur laquelle la trompette et la flûte improvisent - Elena Pinderhughes, flûtiste jazz en pleine ascension, est invitée sur l'album. On l'avait déjà remarquée sur l'album de Common. Le beat est donc façonné par les instruments, mais Scott y a également recours plus explicitement dans plusieurs morceaux sur lesquels les accents de trap music ressortent clairement des drum machines (« Ruler Rebel », « Rise Again – Allmos Remix », « New Orleanian Love Song II »). On retrouve aussi, comme dans le hip hop, ce chauvinisme bénin, un amour déclamé pour sa ville d'origine qu'est la Nouvelle Orléans. L'ensemble de l'album évoque des sentiments mélancoliques, avec toujours ce voile de mysticisme tribal apporté par les percussions africaines et les motifs rythmiques chaloupés. Et puis toujours, cette volonté (mais n'est-ce pas plutôt une pratique inconsciente ?) d'étirer la musique. Sur « New Orleanian Love Song II », les nappes de clavier en fond sonnerait quasiment indie rock. Christian Scott, c'est aussi celui qui se pointe à son Tiny Desk Concert avec un t-shirt de Joy Division.

Il faut aussi souligner le côté ambiant de l'album, c'est un ensemble que l'on sent empreint de musique de film (à l'instar du collègue trompettiste Terrence Blanchard). Les accès de fureur sont comme maitrisés, il n’y a pas de changement brutal, harmonique comme rythmique, une conséquence de la charpente évoquée plus haut. Mais cela ne saurait rendre la musique plate et inintéressante. Au contraire, la sensibilité musicale ne s’exprime que d’autant plus en s’affranchissant de contraintes structurelles. Un petit clin d’œil à l’improvisation modale de Miles Davis.

Avec « Phases », on atteint le paroxysme de l'atmosphère planante, des paroles succinctes, références au temps et à l'espace qui, paradoxalement, sont des phénomènes non-étirables. « The Reckoning » est plus affirmé, on retrouve les accents martiaux dans le déchirement de la trompette et le martèlement des percussions. Mais c'est véritablement « Encryption » qui retient notre attention et génère un état de transe quasi inéluctable.  

Il faudra certainement attendre les deux prochains albums de la trilogie pour prendre la mesure de Ruler Rebel. Mais on peut d'ores et déjà en profiter comme l'album aboutit qu'il est.

Christian Scott aTunde Adjuah - Trumpet, Siren, Sirenette, Reverse Flugelhorn, SPD-SX, Sampling, Sonic Architecture ; Elena Pinderhughes - Flute ; Lawrence Fields - Piano, Fender Rhodes ; Luques Curtis - Bass ; Kris Funn - Bass ; Joshua Crumbly - Bass ; Cliff Hines - Guitar ; Corey Fonville - Drums, SPD-SX ; Joe Dyson Jr. - Pan African Drums, SPD-SX ; Weedie Braimah - Djembe, Bata, Congas ; Chief Shaka Shaka - Dununba, Sangban, Kenikeni

Chroniques - par Willy Kokolo - 11 avril 2017


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