Got to bear, This Feeling of Blue (Futura Marge/Voix 04)

Voici un groupe qui tire son nom d’une phrase coupée en deux. Caroline Faber a écrit un texte sur un thème composé par Richard Bonnet, « Psychotic », 7e titre de l’album, et l’une des phrases, « Got to bear this feeling of blue », leur a semblé si bien illustrer le travail réalisé depuis une douzaine d’années ensemble, leur goût commun pour les reprises de blues, ainsi que l’ambiance de cet opus, qu’ils l’ont partagée entre nom du groupe et titre de l’album. Le sens est donné d’emblée pour cet enregistrement réalisé dans son studio et avec John Kilgore à New York, où Richard Bonnet a ses habitudes. La mélancolie est posée, déposée au creux des accords, des notes et arrangements, pour mieux la dépasser, détourner, et s’abandonner à la musique.


Les pincements de guitare ne trompent pas, ni la voix pleine dès le premier titre et la reprise de « Feeling Good » (Anthony Newley – Lesley Bricusse) : le binôme arrive à maturité. Faber et Bonnet composent à quatre mains, texte et musique, une entité mélancolique à tendance résistante. Avec eux pour supporter et donner de la couleur au blues, Eric Dambrin se glisse avec justesse à la batterie. « Ça s’est imposé dans la manière d’aborder les intro, des solos qui n’en finissaient pas, ces fins qui nous permettaient comme de pleurer ensemble. Ça toujours été des ambiances, des accords très bleus. » Caroline Faber reconnaît qu’elle s’est fait violence pour accepter parfois qu’une improvisation très déjantée vienne casser le rythme d’un morceau. C’est indéniable dans plusieurs titres, dont « Coloring the clouds » aux solos âpres, électro à en devenir aquatiques, à la rythmique mécanique subtile et percussive où la voix de la chanteuse éclate. S’il est question de fragilité, il s’agit du travail introspectif que l’on réalise pour retrouver ou prendre sa place. Peu enclin à jouer de la musique brésilienne, Bonnet dit avoir galéré un an pour s’approprier le célèbre « Cotidiano » de Chico Buarque et le faire sonner. « Je ne peux pas jouer quelque chose quand je n’y crois pas ». Le résultat est à la hauteur de la tonalité transformée de ce standard qu’on croyait connaître. Le quotidien a la vie dure, sans aucun doute.


Si Caroline Faber est reconnue pour son côté festif, « énergique », Bonnet savait trouver en elle le même univers qui le pousse dans ses propres retranchements de compositeur et musicien. Indéniablement, Got To Bear est un trio constitué de musiciens provenant d’univers différents et qui réussissent à reconnaître au plus profond d’eux-mêmes ce qui les relie, même et surtout quand ça fait mal. « Sans Caroline, je serais passé à côté de cette musique brésilienne ». Sans Richard, elle n’aurait pas enregistré dans l’atmosphère d’une ville qu’elle ne connaissait pas, ni dans des conditions dont elle n’avait pas les codes. En faisant confiance au guitariste, chanteuse et batteur se sont embarqués pour une urgence assumée de deux à trois prises maximum par titre pour « avoir quelque chose d’organique, qui reste cette chose blues et vivante ».


Seul « Black Trombone », le 9e titre, a été enregistré au Studio Mesa en France et pour celui-là, Richard Bonnet a choisi une guitare six cordes avec un Nashville tuning (accordage particulier avec 2 cordes au centre de la guitare et une octave au-dessus). Lui seul maîtrisait l’assemblage. « Caroline ne savait pas comment le morceau serait joué et l’enjeu était bien celui de cette fragilité-là aussi, qui nécessite d’être connecté, qui sert la mise en valeur des paroles ». Le solo a un son organique. « Là, je pense que ce sont mes influences blues, pur et dur, sachant que quand je veux faire un peu de provoc, pour moi c’est du blues. » Bonnet a joué du métal, du jazz, traditionnel be-bop puis plus rock, parfois très intellectuel, jusqu’à la rupture avec la musique. Après deux années consacrées au sport, il s’est rendu compte que du blues rural au free jazz ou plutôt au jazz très libre, il n’y avait pas de différence, il y avait assez de notes, c’était la liberté. « Quand l’envie m’est revenue, c’est par le blues acoustique, Robert Johnson, alors qu’avant je ne pouvais pas, je n’étais pas prêt. »


La trajectoire de Caroline Faber, ce sont d’abord les bancs de l’université de droit, où elle étouffe de peur face aux jeunes gens de son âge qui trouvent ça normal de porter cravate et costume. Il lui faut un ami pour la pousser dans ses retranchements, alors qu’elle a terminé ses études et déjà entrepris une carrière de journaliste dans l’environnement. Il lui donne l’adresse d’une école de musique où elle va suivre les cours de Sara Lazarus, qui reconnaît son timbre de voix sur une simple audition. Tempête entre un métier acquis et l’inconnu : en deux ans, elle traverse les étapes qui la séparaient de son envie refoulée, définitivement choisie. Il reste qu’il faut du temps pour se reconnaître une place dans la musique, quand on est parti un peu plus tard sur la piste de départ. Le couplet, refrain, couplet ? Caroline Faber vient de l’abandonner pour une étendue imprévisible, à la limite du jazz et du rock, qui prouve que la distance est franchie et qu’elle assume la puissance de sa voix, qu’elle soit énergique ou pas.


Dans l’histoire de Got to Bear, il y a aussi quelqu’un qui a jeté son oreille sur les cordes de Richard Bonnet dès 2012. C’est Gérard Terronès, qui vient de disparaître, et qui avait répondu tout de suite à l’envoi d’un simple enregistrement, le premier réalisé par le guitariste à New York. La rencontre qui a suivi fait partie de celles qui changent le cours d’une vie. « S’il y en a un qui a cru en moi, c’est Gérard. » Cinq albums ont ensuite paru sur le label Futura Marge. Pour un guitariste, être pris dans son label par un homme qui est une légende du jazz à lui tout seul et qui a vécu toutes les époques, est une vraie marque de reconnaissance. Pour une chanteuse, le palmarès est assez lumineux également, Gérard Terronès ayant publié trois chanteuses, dont Abbey Lincoln. « Je l’écoute tout de suite » a répondu Terronès à Bonnet qui lui envoyait le lien de l’album à quelques jours du premier concert. Ils n’ont pas pu en reparler, mais nul doute que par les temps qui courent, l’écoute et la reconnaissance d’un homme célèbre pour son exigence musicale et sa liberté de pensée sont des valeurs puissantes. « Got to bear this feeling of blue » en ressort plus fort.


Caroline Fabert voix – Richard Bonnet, guitares – Eric Dambrin, batterie

Chroniques - par Marion Paoli - 23 mars 2017


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