Thelonious Monk, Live At Rotterdam 1967 (Fondamenta/Devialet)


La parution de ce live à la qualité de reproduction sonore irréprochable, est l’occasion idéale de ne pas laisser passer la date anniversaire du centenaire de la naissance de Thelonious Monk, un des génies de la musique du XX° siècle, né le 10 octobre 1917.


Thelonious Sphere Monk, personnage aussi énigmatique que ses deux prénoms, aussi singulier que sa musique. L'occasion est idéale pour brosser en quelques mots un parcours de vie accidenté, marqué par l’ancrage dans le blues, la musique des temples (il a accompagné à l’orgue et au piano sa mère qui chantait dans une église baptiste et tourné deux ans avec une évangéliste) ; les gigs dans les clubs de New York (Minton’s, Kelly’ Stables) ; les confrontations avec les fondateurs du Bop (Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Kenny Clarke et Bud Powell) ; les incompréhensions avec Miles Davis ; les troubles mentaux légers puis lourds ; un court séjour en prison et les substances illicites. Une trajectoire aussi marquée par une reconnaissance tardive se traduisant par la couverture de Time Magazine, des tournées en Europe (enregistrement d’un premier album solo, pour le label Vogue, en 1954, lors de son passage au festival de Jazz de Paris) et un refus obstiné d’être considéré comme un précurseur du Be Bop.  Son retour à la fin de l’interdiction de jouer en club à Manhattan, en 1957, au Five Spot, avec John Coltrane marque l’embellie avant qu’il ne tourne en quartet avec le fidèle saxophoniste ténor Charlie Rouse, de 1959 à 1970. Toujours chaperonné par la baronne Pannonnica de Koeningswarter, il s’enfermera dans le mutisme pendant dix ansjusqu’à sa mort, le 17 février 1982, enfin reconnu par ses pairs et admiré par les mélomanes du monde entier.


Que dire sur Monk qui ne soit pas une simple redite des études déjà parues sur son œuvre ? Il faudrait posséder l’empathie psychologique, la culture musicale et le talent d’écriture de Laurent de Wilde, l’auteur d’une remarquable biographie, pour inscrire de nouvelles pistes de réflexion sur cet homme autant happé par la musique que par les stupéfiants.  On ne saura jamais vraiment si ses dérèglements mentaux viennent de cet usage des substances illicites ;  comme on ne saura jamais si son esthétique des contrastes, des sautes d’humeur, de l’enfermement et du tournoiement de derviche autour de son piano avait un lien avec cette consommation. Qu’importe au final, il était un génie de la musique et tous les drogués ne le sont pas.  


Face à ce Live At Rotterdam, cherchons à recouvrer notre innocence, comme au temps de nos premiers émois lors de nos découvertes de l’œuvre, il y a si longtemps. Une fois encore, on note que les enchainements abrupts, les dissonances, la prolixité qui jouxte les silences envoutent toujours autant au point qu’il est impossible de décrocher de l’écoute. Cette musique est belle ; Il y a surtout des mélodies insinuantes, faussement simples, aux allures de comptines enfantines ; elles font penser aux petites mélodies grinçantes d’un Ornette Coleman, autre personnage lunaire. Tout semble brinquebalant, en équilibre instable, déglingué, abstrait, avec des arêtes vives comme dans les tableaux cubistes et pourtant, jamais on ne perd pied : les jeux rythmiques imposent une assise qui défie l’apesanteur du reste de l’écriture musicale. C’est le paradoxe de l’évidence dans la complexité ; et il n’est alors nullement surprenant qu’une des compositions majeures du pianiste, présente dans cet enregistrement, s’intitule : « Evidence ».
Le programme du concert puise dans le répertoire des «  classiques » du pianiste : « Ruby, My Dear » ; « Hackensack », « Epistrophy », « Evidence », « Blue Monk ». La clôture du dernier set sur ce dernier thème est tout bonnement époustouflante. En des formules orchestrales différentes, Monk et ses acolytes reprennent trois fois l’inaltérable et symbolique « Epistrophy », comme s’il s’agissait d’éclairs différents sur les diamants d’une bague. En solo (le magistral « Don’t Blame Me »), en quartet avec Charlie Rouse, Larry Gales (bass) et Ben Riley (drums) ou avec ses invités (les trompettistes Clark Terry, Ray Copeland, le tromboniste Jimmy Cleveland, le sax alto Phil Woods et le sax ténor Johnny Griffin), toute interprétation invite à une sorte d’extase. La rythmique est impériale et tous donnent le sentiment de vouloir se hisser à la hauteur de leur amphitryon. On a parfois l‘impression de retrouver les sessions légendairesen grande formation sous les auspices de Hal Overton.


Sublime, forcément sublime comme aurait écrit Marguerite Duras.  Live At Rotterdam est un disque magnifique, en harmonie avec cette œuvre qui reste incontournable, toujours vivante, essentielle, vitale.

Chroniques - par Philippe Lesage - 10 octobre 2017


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