Raphaël Chevalier Duflot Rebop Quintet + 1, Alleycat

 

De toute façon, le bop c'est un truc de vieux. La musique de maintenant, c'est du binaire, des accords ouverts, et de l'électronique qui va bien. Sans oublier la couleur world acheté sur un catalogue FRAM, puis une chanteuse pour les nyaaaaaôôôwa... Donc, Alleycat, c'est vieux. Zou ! N'en jetez plus ! Ce que c'est que le progrès de la musique à travers les âges, quand même.

Ce quintet plus un, qu'on aurait bêtement et mathématiquement appelé un sextet, mais il faut croire qu'on est des crétins, consiste en la réunion de jeunes musiciens faisant du bebop. Pour les plésiosaures et hallucigenia qui liraient ces lignes, le bebop est une musique née au Minton's, à New York, vers la fin de la seconde guerre mondiale (circa l'extinction des mammouths). Les plésiosaures étant d'un naturel iconoclaste, le bebop est certainement l'une des plus grandes révolutions musicales du siècle précédent, et je reste comme toujours objectif. Le bebop, c'est : des standards de ouf, ici représentés par un « Bright MississipPi » de Monk, « Weirdo » de Kenny Drew ou encore « Ping Pong » de Wayne Shorter ; aussi des impros à toute blinde en changeant le ton douze fois par mesure, une virtuosité poissarde, des grilles méthodiquement folles, et une sorte de joie de vivre radicalement simple qu'on a peine à trouver dans nos contrées historiques de crypto-reptiliens homo sapiens.

J'élucubre à bon droit, je contextualise longuement pour, bien lourd, insister : le bop, ça tue. Le bop, ça swingue. Le bop est beau, le bop est bon. Donc merci au jeune batteur Raphaël Chevalier Duflot d'avoir monté cet EP autour d'un répertoire de gandin et d'un groupe de jeunes jazzmen qui ne s'en cachent pas. D'être jazzmen. Et en dépit d'une production souvent trop sérieuse, les six titres donnent à entendre dans la forme ci-dessus décrite une musique qui sait être personnelle malgré ses emprunts très littéraux à la tradition de Parker et de ses potes. Premièrement dans le son des musiciens, qui se piquent de soli vicieux et de mise en place porcines, mettant en valeur des thèmes parfois entendus mille fois, parfois plus inattendus mais fort bien troussés (« Weirdo » notamment ; « Circus » tambien). De ce point de vue, Jean Kapsa fait décidément forte impression au piano, aussi bien dans un registre très cool voire billevansien (« Piece For Bob »), comme sur des thèmes plus up tempo, où il ne se départit pas d'un vocabulaire fort ouvert qui ajoute sa touche d'anachronisme attentif au projet.

Kapsa et l'ensemble de la rythmique (Duflot à la batterie, donc, et Emmanuel Forster à la contrebasse) emmènent en outre, de surcroît et qui plus est cette demi-heure sur un swing trop rare dans nos contrées : il swingue, ce qui est déjà beaucoup, il est fin et riche, ce qui est presque trop, il surprend, ce qui devrait décidément être interdit par la police. Car en effet, la bonne entente, la rigueur et le luddisme échafaudent au sein de cet Alleycat tout un tas d'idées chanmé et évidentes d'humilité joyeuse, qui ôtent définitivement tout soupçon de pastiche et de resucée au projet : je pense (ça m'arrive) à l'intro de « Bright Mississippi » sur un solo de batterie reprenant la mélodie du thème. Vous savez :

pon

                    pon

                                    pon

Et c'est franchement chouette.

Pour synthétiser, il faut avouer qu'on a bien pris notre pied et que ça nous a évité d'écouter tout Jackie McLean comme chaque fois à Noël, en grommelant ivre contre le consumérisme, la décadence gustative des fines de clair et du Sauternes (on se met bien), et le peu de cadeaux reçu. Confesser qu'on a découvert avec délectation des supers musiciens qui semblent s'éclater dans un idiome qui n'en aura jamais fini d'avoir tant à dire, en lui rendant le plus bel hommage qui est de le maintenir en vie. Témoigner de notre volonté d'en entendre plus de ces musiciens, qui dans leur folle jeunesse youkaïdi youkaïda s'éprennent de vieilleries pour les montrer dans leur irréductible et éternelle modernité. Et susurrer nos remerciements pour ce bon kif de début d'année.


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