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Robert Glasper Experiment, ArtScience (Blue Note Records, 2016)

On met le casque sur les oreilles, « lecture », et ça y est : les premières notes de basse résonnent comme dans un club new-yorkais des années 40. Le charley se met en place très rapidement derrière, et c’est parti ! Un vrai morceau de jazz : ça va vite, c’est virtuose, presque trop. Le saxophone et le piano se jettent dans un corps à corps acharné dont les règles sont dictées par la section rythmique. Soudain, le piano de Glasper de détache, semblant refuser l’affrontement. Il freine, comme s’il cherchait à calmer le jeu.  Mais c’est sans compter ce diable de saxophone qui continue à se débattre, il lutte inexorablement. Et enfin, comme essoufflé par tant d’efforts, le cuivre fini par succomber, il rejoint le clavier et, ensemble, jouent à l’unisson. La batterie et la basse sont les derniers à rentrer dans les rangs, mais quand eux aussi répondent présents, le swing fait place au groove.

Voilà le génie de Glasper et de sa troupe qui, en moins de deux minutes sur ce premier titre « This is not fear », opèrent une transition savamment exécutée entre l’art et la science, les deux termes a priori antinomiques explorés dans cet album. La science, c’est évidemment la rigueur qu’impose la musique avec ses règles rythmiques et harmoniques. Le jazz avait l’ambition (peut-être l’a-t-il toujours ?) de casser ces codes, mais finalement il n’a réussi qu’à plus les complexifier. C’est précisément cela que Glasper désire chambouler avec sa fusion des genres : telle est la vocation de l’art. On transcende les frontières pour une conception nouvelle du beau, et par la même occasion on apporte de la fraîcheur à un style musical sclérosé qui devient de plus en plus élitiste. « I’ve gotten bored with jazz to the point where I wouldn’t mind something bad happening. I feel like jazz needs a big-ass slap », dixit lui.  Et c’est d’autant plus savoureux qu’il signe chez le légendaire label Blue Note records, tout comme Herbie Hancock, son idole, l’a fait avant lui.

Mais tout ça avec beaucoup d’humilité. On peut penser que c’est parfois trop simple, trop peu abouti pour un musicien de son calibre. Mais des envolées mélodiques, il n’a plus besoin de prouver qu’il peut en balancer. Il préfère généralement laisser une place de choix à ses collaborateurs. On va s'autoriser le kiff d’une liste étayée, ça vaut quand même le coup d’œil : Bilal, Erykah Badu, Maxwell, Q-tip, Questlove, Yasiin Bey (fka Mos Def), Stevie Wonder, John Scofield, Illa J, Common, Lala Hathaway, Jill Scott, Anthony Hamilton, Norah Jones, Meshell Ndegeocello, Snoop Dogg, et j’en passe. Vous ne remarquez rien ? Et oui, tout le spectre de la Black music est présent, du hip hop au jazz, en passant par la soul et le RnB. En cela, Glasper se fait l’héritier d’un Guru et de ses séries Jazzamatazz.

Pas de featurings sur ArtScience. Juste lui et ses trois compères pour former ce groupe qui se veut électronique et expérimentale. C’est aussi ça la science. Le piano s’électrifie avec le Fender Rhodes, tandis que la voix se métallise sous l’effet du vocodeur. De même, renforcer les compositions avec une drum machine alors qu’on a un batteur à temps plein, c’est devenu rare. C’est qu’en plus d’être un instrumentiste accompli, le pianiste au bonnet est un producteur de génie (pour les sceptiques, il est quand même derrière Malibu d’Anderson.Paak et To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar). Tout s’enchevêtre parfaitement sous son doigté enchanteur. On passe d’une atmosphère G-Funk (« Thinkin Bout You ») à une tendance plutôt disco à la Jamiroquai (« Day to Day »), pour finalement déboucher sur une rythmique afro saturée d’un solo électrique (« Find You »).

Le RnB n’est pas non plus laissé pour compte avec plusieurs compositions qu’on mettrait volontiers en fond pour inviter ces belles demoiselles dans la chambre à coucher (« Let’s Fall in Love » ou « You and Me »). En parallèle, l’improvisation à la part belle, avec des interludes très jazz acoustique (« No One Like You » et « In My Mind ») qui se meuvent à merveille dans les paysages binaires des morceaux. Sans jamais verser dans l’excès cela dit, car comme le disait Miles Davis, « pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les meilleures ? ». Pas étonnant que Glasper lui ait rendu hommage à deux reprises l’an passé. Et puis il y a ce morceau extra-terrestre (« Written in Stone ») qui ne peut pas ne pas nous faire penser à « Roxanne » : guitare* sur les temps, basse en contre-temps et batterie rock. Coïncidence ? Peut-être, mais après s’être essayé à reprendre David Bowie et Nirvana, pourquoi pas The Police ?

Le dernier titre « Human » termine en reprenant le thème musical du début d’album, la fameuse prise de hauteur du piano sur le saxophone, mais lui redonne sa coloration swing originelle. La boucle est bouclée, art et science ne font plus qu’un.

*une astuce du clavier sur ce coup-là.

Robert Glasper (claviers), Casey Benjamin (saxophone et vocodeur), Derrick Hodge (basse), Mark Colenburg (batterie)


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