Joey Alexander, Countdown, Motema, 2016

Joey Alexander est un enfant prodige : il a enregistré Countdown l’an dernier alors qu’il n’avait que treize ans. Josiah Alexander Sila est né à Bali le 25 juin 2003, au sein d’une famille d’artistes métissée d’origine indonésienne, allemande et néerlandaise (son grand-père maternel d’origine juive avait fui Amsterdam lors de l’invasion nazie). Il réside à New York depuis 2012 afin d’y parfaire son éducation musicale. Il faut à la fois faire abstraction de son jeune âge et en tenir compte pour porter un jugement critique lucide sans paternalisme comme cela fut fait lorsque les auditoires des grandes salles de concert du monde de la musique classique découvrirent pour la première fois l’immense talent de l’enfant de neuf ans en culottes courtes qu’était le violoniste Yehudi Menuhim. Dans le monde du jazz et de la musique brésilienne des années 1920/1930, de nombreux musiciens professionnels étaient des adolescents (le flûtiste brésilien Pixinguinha, Coleman Hawkins pour n’en citer que deux). Ces dernières décennies, la musique manouche nous a offert Birelli Lagrène et les frères Boulou et Elios Ferré. Bref, comme on le dit chez les Majors du disque, Joey Alexander est un artiste en développement et on imagine que, à l’instar de ce qui se fait pour les Coman, Martial et autres jeunes pousses du foot, le «  mercato » des principales compagnies discographiques va bientôt s’enflammer. Il serait bon que les choses n’aillent pas trop vite et que notre bambin puisse muscler son jeu en se frottant à ses pairs en clubs et qu’il soit pris en main par les meilleurs pédagogues. Mais on devine à la lecture du répertoire et des partenaires choisis pour Countdown que l’entourage du pianiste et le label Motema protègent la pépite.

Ce qui emporte mon adhésion à l’écoute de Countdown, c’est la maturité folle qui se dégage du jeu d’un si jeune pianiste. On relèvera une belle sonorité, le sens de l’écoute, de la répartie, de l’élégance, un toucher agile à la Oscar Peterson et une forme de sobriété qui ne fait pas de Joey Alexander un « freak de foire » ni un plagiaire (les référentiels pianistiques esquissés ici et là semblent bien digérés et il serait indécent de reprocher à un jeune artiste d’aller puiser son inspiration auprès des maîtres de l’instrument).

Le répertoire combine courageusement trois compositions personnelles (assez fades, mis à part « City Lights » au déhanché à la Horace Silver) et standards du jazz. De ce choix sans faute, on retiendra particulièrement la longue introduction troublante de pudeur du pianiste avant qu’il n’engage le dialogue avec le contrebassiste Larry Grenadier sur « Smile », la mélancolique chanson de Charlie Chaplin ; «  Chelsea Bridge «, une version bien en harmonie avec la sensibilité du compositeur Billy Strayhorn. La longue version de «  Maiden Voyage » (près de 12 minutes) de Herbie Hancock vaut aussi le déplacement d’autant que Chris Potter éclabousse la chose de tout son talent.  « Countdown » de Coltrane, qui donne son titre à l’album, est enlevé de belle manière. A noter que les arrangements sont de la plume de Joey Alexander lui–même. Il sait tout faire ce môme !).

Se baladant entre gravité, légèreté, délicatesse et groove, ce disque au climat serein, sous le ciel du piano moderne, signe une déclaration d’amour à un jazz en plénitude ; il n’en reste pas moins très classique dans sa facture. Donnons le temps à la chrysalide de devenir papillon.


 

 

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