François Raulin & Stephan Oliva, Correspondances  (Abalone/L'Autre Distribution)

L'inventaire à la Prévert qui fait office de pochette de cet album est effrayant : Duke, Randy Weston, Emma Bovary, Hermeto Pascoal, Linda Sharrock, Jean-Jacques Avenel, Ligeti... Comme ça, quasi, ça fait très agenda culturel du ministère de la Culture : dialogue des arts et des cultures, synergie, tout le toutim des paroles gelées qu'on nous impose pour consommer de la zik. Mais en fait, non.

Ce Correspondances est fidèlement à la hauteur de son enjeu et de son programme, en reprenant toutes ces références et ces répertoires à deux pianos, formule rare et précieuse lorsqu'elle est exécutée de la sorte. François Raulin et Stephan Oliva, dans l'interprétation et plus encore dans l'arrangement, ingénient des ponts, des échos et des résonances, aiguillonnent et proposent des passerelles entre les univers disparates qu'ils prennent pour terrain de jeu. Et c'est d'autant plus admirable que les univers choisis provoquent un vertige métaphysique du moment qu'on tente de penser à leurs limites : la longue suite d'introduction en l'honneur de Martial Solal (''Cher Martial''), est déjà tout un programme en soi. Son stride diffus par moment, son expressionnisme polyvalent, sa virtuosité délicate, succession d'instantanés sensibles dans laquelle s'incarne la silhouette d'une œuvre – autant celle de Solal que de ces deux musiciens qui lui rendent hommage.

L'ensemble du disque est marqué ainsi par cette double réussite formidable : trouver une cohérence dans un chemin qui, libertaire, va partout sans souci des genres et des esthétiques ; trouver une beauté (osons-le : un swing) à chaque pas fait sur ce chemin sans jamais proposer autre chose qu'une musique immédiatement évidente. L'incorporation du classique contemporain dans l'idiome général de l'album – qu'on aurait bien du mal à définir – est à ce titre remarquablement éclairante : la fusion d'un hommage à Ligeti avec un arrangement de ''Morpion'' de Paul Motian, un ''Tango Indigo'' revendiquant d'aller de Stravinsky à Ellington, une conversation avec citation de Dutilleux... A chaque fois, l'affirmation d'une musique au propos sublime d'universalité et de non-compromission, qui derrière l'élaboration de sa facture, touche sans cesse au plus musical de nos ressentis.

Avant de se taire pour laisser parler la musique (ça reste mieux), pointons notre doigt lourd et petit vers une autre qualité de l'album, toute intellectuelle celle-ci, mais fort louable à mon sens : en dehors de l'inventaire à la Prévert qui ne prend son sens qu'à l'écoute, la liste des titres révèle une autre attention et une conception de la musique avec laquelle on ne saurait trop être en accord : les ''de Stravinsky à Ellington'', ''de Linda Sharrock à Jeanne Lee'' sont une sorte d'aberration au point de vue chronologique, qui témoignent d'une volonté de ne pas se mouler à une histoire des musiques dirigée par le sens du progrès artistique, vers une parousie qu'on ne sait pas trop définir. Il ne s'agit pas que d'ouvrir à tous les vents ici, mais de changer de boussole et d'itinéraire. François Raulin et Stephan Oliva ont de grandes voiles, un sextan au poil, leur itinéraire ne va nulle part et c'est bien pour cela qu'ils vont partout.


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