Jim Black Trio, The Constant, Intakt, 2016

Il y a la musique qu'on aime envers et contre tout, la musique qu'on abhorre sans raison, la musique qui intéresse, celle qui énergise, la musique belle, la musique qui intrigue, la musique qui mêle un peu tout, la musique qui spiritualise, celle qui parfaitement exécutée impressionne, la musique qui fait un peu chier, qui énerve, qui transporte, qui geint, qui crisse, qui ouvre, qui se tait... L'infini à la portée des oreilles, et beaucoup trop de ressentis possibles pour ne pas y trouver son compte, ou pour ce qui est du critique ne pas avoir son mot à dire. Le principe même de cette activité étrange de critiquer étant d'ailleurs d'avoir toujours un avis, postulat le moins musical du monde au passage... Au village champignon, il y a un schtroumpf à lunettes et un schtroumpf musicien. Faut pas confondre.

Parfois, il y a aussi les musiques qu'on ne comprend pas. The Constant, du Jim Black Trio rentrerait – très subjectivement – dans cette catégorie. Non pas parce qu'on ne perçoit pas ce qui est en jeu dans ce répertoire, au moins un peu. Non plus pour la raison que ces musiciens déplaisent dans l'exécution de ces dix ''chansons'', toutes sauf une composées par le batteur et leader. Vraiment pas, tant le pianiste Elias Stemeseder impressionne sur tout l'album par un jeu d'une finesse prodigieuse, mise au service de l'attention mélodique de l'album qu'il enrichit constamment par les nombreuses strates de son vocabulaire trouvant un équilibre toujours précaire et beau entre clarté et profusion, chaos et ordre. Et il n'est pas besoin de préciser que Jim Black assure, et Thomas Morgan contrebasse à merveille.

Alors quoi ? Pas de vrai avis tranché, c'est tout. Un ennui récurrent qui le dispute à une forte impression face à l'interprétation et la construction savante de cette musique souvent à la limite de l'évanouissement de la pulsation. Un entrain pour la fausse simplicité des mélodies qui combat l'impression d'avoir déjà entendu un tel propos. Et pour intellectualiser un brin et se forcer à donner son avis, car c'est dans la nature de tous les schtroumpfs à lunettes, ce serait peut-être cela qu'on se permettrait de dire : comme une impression de déjà-vu dans l'idiosyncrasie entre binaire et métrique quasi non-pulsée, entre mélodies pops et musique non-idiomatique, dans la versatilité virtuose d'un trio qui peut se muer en power trio quelques secondes après avoir caressé le fantôme de Bill Evans, Scott LaFaro et Paul Motian, dans les superpositions de couleurs et de langages de trois musiciens à la grande profondeur apportant chacun des univers féconds (et on n'oublie bien sûr pas la grande carrière de Jim Black outre-Atlantique)...

Toujours pas d'avis, en vérité, parce que cette musique est trop évidemment belle pour pouvoir la labelliser d'un quelconque inintérêt ou s'autoriser à la taxer d'échouée. Et sans doute qu'on trouve les limites de tout schtroumpf à lunettes qui se respecte, lorsqu'arrive ce moment où son babil se tarit dans son absurdité pléthorique. Ce schtroumpf-là a bien perçu, en tout cas, le succès critique remporté par The Constant, dans l'Ancien comme dans le Nouveau Monde, et il se demande s'il n'a pas affaire à une musique spécialement faite pour les schtroumpfs à lunettes d'ici ou d'ailleurs ; mais dont les multiples traditions et conceptualisations ne toucheront peut-être pas au-delà du monde des nécessiteux d'ophtalmologie, petits êtres bleus au doigt levé sur toute beauté musicale.

Ah, au fait, le grand schtroumpf a dit que le jazz c'était mieux avant.

Jim Black : batterie, composition / Elias Stemeseder : piano / Thomas Morgan : contrebasse


 

 

 

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