Don Cherry, John Tchicai, Irène Schweizer, Léon Francioli, Pierre Favre, Musical Monsters, Intakt, 2016

 

L'histoire se passe en 1980 en Suisse, au festival de Willisau organisé par Niklaus Troxler – personnage essentiel dans la naissance d'une scène free helvète voire pangermanique si on est enthousiaste. L'histoire, ou plutôt les histoires qui aboutissent à cette réunion unique de cinq musiciens atypiques, dont rien ne laissait présager qu'ils puissent se retrouver si ce n'est leur amour pour cette musique. Dans une tradition commencée dès Ornette, le quintet des monstres musicaux se met à table, presque pas de répète, ce qui ne se ressent que rarement au long de cette bouleversante heure de live qui impose de remercier Irène Schweizer d'avoir fait lobbying auprès des esthètes d'Intakt Records pour sa publication.

Le quintet dano-newyorko-helvète se lâche sur quatre suites qui tournent vite à une surenchère jouissive de soli débauchés d'énergie, en quête des limites d'une expressivité kaléidoscopiques, tout en s'ancrant dans le travail d'une rythmique qu'on ne soupçonnait guère capable de cette musique-là en dépit de toute l'estime qu'on a pour les musiciens qui la composent : est-ce Don Cherry qui apporte cet esprit blues, ce groove sans démagogie qui donne des ailes et des shuffles presque boogie à Irène Schweizer (''Musical Monsters 2'', ils ne se sont pas trop fait chier pour les titres) ? Est-ce John Tchicai dont on n'oublie pas qu'il fut aux côtés de Shepp, Trane et consorts dès les années 60 ? Est-ce juste qu'on se trompe toujours à catégoriser ?

John Tchicai, tiens : l'altiste tient le haut du pavé dans cette séance qu'il porte vers le rituel de transe, chantant dans son saxophone, soufflant des textes sans paroles avec une gravité chamanique à l'efficacité sans préciosité ; et l'auditeur d'être possédé... Don Cherry, arrivé un peu à l'arrache au festival, emprunte quant à lui un ton d'ensemble qui surprend à le resituer dans ces projets de l'époque, qui l'emmenaient plus vers la fusion : on est à l'époque de Codona, son trio fou avec Nana Vasconcelos et Collin Walcott ; et pas si longtemps après Brown Rice (1975). Le trompettiste retrouve ici les premiers accents écorchés de sa musique, tout en faisant intervenir de nouvelles considérations mélodiques sublimées – je me répète, mais chroniquer c'est bégayer – par la section.

Cette dernière aussi jouit à plein de la liberté du contexte : solo assez ouf de Pierre Favre (''Musical Monsters 2''), groove et liberté presque ellingtonienne de Schweitzer dans l'accompagnement libertaire, basse chtonienne de Léon Francioli (la ligne de ''Musical Monsters 3'', parmi d'autres). Une heure à n'en pas finir : de s'étonner de l'actualité de cette musique, des coïncidences qui ont présidé à son existence, heureuse providence !, de l'énergie dansante, de cette possibilité absurde de faire ça, comme ça, de cette façon-là. De s'étonner de constater, au cas où certains salisseurs de mémoires se poseraient la question, qu'Intakt n'a pas qu'un catalogue de musiques improvisées européennes a-swinguées. Puis l'on arrête de s'étonner, et on se le remet une nouvelle fois parce qu'il est bon de ne plus penser. Parce que bientôt l'équinoxe ; nous cherchons tous une musique pour égorger un coq et invoquer les esprits, régénérer la Terre-mère. Parce que Don Cherry soigne le cancer. Parce que on veut voir des concerts, maintenant, hic comme nunc. Parce que...

Don Cherry : trompette / John Tchicai : saxophone alto, voix / Irène Schweizer : piano / Léon Francioli : contrebasse / Pierre Favre : percussion


 

 

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