Umlaut Big Band, Euro Swing Vol.2, Umlaut Records, sorti en juin 2016

On a déjà présenté ailleurs le projet du Umlaut Big Band de Pierre-Antoine Badaroux, mais au cas où, une nouvelle fois. Pierre-Antoine Badaroux, entre autres saxophoniste tout juste trentenaire et professeur d'histoire du jazz à Lille, monte en 2011 dans le cadre d'un festival du collectif Umlaut un orchestre acoustique de quatorze musiciens, dont l'un des premiers objectifs est de faire danser et teuffer. S'ensuivent trois albums, un premier en 2013 en hommage à cinq arrangeurs de la période dite ''swing'' (Nelson's Jacket), et deux dont le présent consacrés au jazz européen des années 1925-1940.

Si bien que le Umlaut Big Band s'articule autour de deux pôles des plus jouissifs : une démarche documentaire et patrimoniale que le roboratif livret de Badaroux illustre à merveille ; une évidence festive et bringueuse que la musique (en concert comme sur disque) communique sans barguigner. Pour le versant documentaire, l'orchestre introduit une exigence autant musicale que savante qui lui permet de dépasser allègrement l'opportunisme des projets ''de niche'' dans lequel il se moule pourtant, tant la production ''swing'' est presque inexistante du spectre actuel des musiques jazzistiques. Qui pour enregistrer ''Honeysuckle Rose'' et ''I Got Rhythm'' avec ces arrangements ? Qui ?

La nature patrimoniale du projet est palpable au livret signé par Badaroux qui constitue un condensé savant d'histoire du premier jazz européen, de la venue de Jim Europe en France en 1917 (bientôt cent piges de ce côté de l'Atlantique, faudra fêter ça) jusqu'aux années 1940. On retrouve ainsi avec plaisir et intérêt les grands noms et moments de cette histoire : la venue de Duke à la fin des années 20, l'installation précoce de Benny Carter, les liens des Américains avec le Hot Club de France. Une acculturation fascinante et trop méconnue, sans doute parce que trop peu de musiciens s'intéressent au paléolithique d'une musique qu'on fait trop souvent débuter au mieux avec le bop. Tac.

Ce serait beaucoup, déjà, que de proposer un tel éclairage – que les curieux pourront compléter notamment par la récente histoire du jazz en France de Laurent Cugny, qui pour l'Hexagone fait un certain tour de la question. Mais le Umlaut Big Band ne s'arrête pas là : l'érudition de la démarche est mise au service d'une musique qui fonctionne tellement qu'on demeure surpris que personne n'ait saisi l'opportunité plus tôt. L'attention de Badaroux et de son orchestre aux conditions de réception du jazz américain apporte énormément au son du band ; notamment en s'attardant sur les partitions en plus de la discographie d'époque. Les quatorze musiciens parviennent ainsi à s'extraire de toute muséographie, en retrouvant une actualité simple à cette musique qu'ils nous apprennent à écouter au-delà des clichés de simplicité et de contraintes qu'elle véhicule encore par trop.

A ce petit jeu, il faut avouer que le line up en impose : les frères Benjamin et Jean Dousteyssier, Fidel Fourneyron, Antonin Tri-Hoan, Romain Vuillemin... Ces musiciens – tous dans des projets paraissant de prime abord aux antipodes de cette musique – qui font énormément pour la cohérence et l'intérêt de l'album, en sachant autant se plier aux arrangements et à l'esthétique swing qu'y trouver un idiome dans lequel exprimer des individualités fortes qu'on connaît déjà par d'autres biais. Un exemple parmi d'autres : le solo de piano de Bruno Ruder, plus Ellington que Count, qui fait autant écho à la liberté qu'on trouvait alors aux 88 touches qu'à un propos plus contemporain. Surtout très beau.

Euro Swing vol.2 est ainsi bien plus qu'une curiosité pour érudits et passionnés, bien plus qu'une résurrection. Intelligent et festif, il remet le couvert du swing dans une époque où on l'ostracise et le ringardise sans rechigner avec une énergie communicative indéniable. Faut-il y voir l'une des causes de l'intérêt croissant de musiciens actifs sur les scènes les plus expérimentales du jazz contemporain pour le répertoire de cette période ? Ce ne serait pas si étonnant, quoique après tout on s'en fout un peu. Le plus important, ce qui compte et ce qui pèse, c'est encore ces trois quarts d'heures de swing pur et vivant.

Pierre-Antoine Badaroux : saxophone, direction musicale / Antonin-Tri Hoang : saxophone, clarinette / Benjamin Dousteyssier : saxophone / Geoffroy Gesser : saxophone, clarinette / Pierre Borel : saxophone clarinette / Brice Pichard : trompette / Emil Strandberg : trompette / Louis Laurain : trompette / Fidel Fourneyron : trombone / Michaël Ballue : trombone / Bruno Ruder : piano / Romain Vuillemin : guitare / Sébastien Beliah : contrebasse / Antonin Gerbal : batterie


Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out