Dominique Pifarély Quartet, Tracé provisoire (ECM)

Le retour de Pif ! Bonne nouvelle.

Le violoniste poursuit son œuvre sur ECM après un solo de grande volée, dans une formation en quartet aussi crépitante sur le papier que dans les tympans. Et l'on s'en congratule, tant cet album participe à cette impression que Dominique Pifarély propose avec acharnement une musique parmi les meilleures de ce que peut faire entendre les scènes jazz et musiques improvisées actuelles, dans une esthétique flirtant bien souvent avec le classique contemporain mais sans jamais tomber dans les travers propres au catalogue du label allemand qui horripilent certains – et séduit d'autres.

Tracé provisoire propose cinq suites, dont trois hachées dans une production qui fait honneur au talent désormais proverbial de Manfred Eicher ; cinq suites qui fluent et refluent dans une heure de musique organique et charnelle à la radicalité sensible. L'écriture de Pifarély laisse comme à l'accoutumée aux musiciens une liberté d'improvisation quasi totale en ce qu'elle suit un cheminement si clair qu'on ne lui pardonnerait presque pas. Attention récurrente à l'évidence mélodique qui alterne avec des constructions plus savantes tel le crescendo fort orchestral de ''Peuple effacé (Pt. 1)'', ouverture harmonique à l'épure lyrique (''Vague (Pt.2)'') confrontée avec un swing souvent en négatif, tellement là. Si bien qu'au-delà de l'évidence et de l'indéniable de cette musique, Tracé provisoire propose à ses auditeurs une infinité de portes d'entrée à chaque mesure, dans une générosité et une cohérence si formidablement maîtrisées et sans compromis qu'il en devient délicat d'imaginer qu'elle laisse un seul de ses auditeurs insensible à son propos.

Cette insensibilité serait plus incompréhensible à l'écoute d'un quartet bouleversant dans l'exécution et l'interprétation. Tout sauf une surprise à la lecture du line-up : Antonin Rayon au piano, Bruno Chevillon à la contrebasse, François Merville aux percussions. Le premier ajoute ici une pierre de plus à l'édifice de sa renommée si méritée, par une délicatesse et une puissance qui ne tombe jamais à côté, comme ces quelques notes divagantes d'un lyrisme dément à la conclusion de la seconde partie de ''Peuple effacé''. Comme ce long solo d'introduction du ''Regard de Lenz'', aux atours plus free qui de ruptures de rythmes en mélodies tortueuses et droites élabore une parole limpide, un groove imparable, lance de rampement du quartet. Qui se lance très bien. Puisqu'on en est aux musiciens, et pour passer sur l'irréprochable et scintillante performance de Pifarély et Merville, on retrouve avec bonheur un Bruno Chevillon plus discret que dans ses projets ONJesques du moment, la finesse polymorphe qui rappelle le talent du bonhomme.

Le retour de Pif, comme une horloge qui, régulière, rappellerait la beauté singulière et précieuse de cette musique bien inscrite dans les mouvements de son époque, mais unique dans sa parole musicale et humaine. Ce que Tracé Provisoire et ses musiciens proposent, c'est beaucoup de sens, dans un paysage sonore qui s'en trouve trop souvent dépourvu. Et nous, enthousiastes et réconciliés.

Dominique Pifarély : violon, composition /Antonin Rayon : piano / Bruno Chevillon : contrebasse / François Merville : percussions


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