BEAT GENERATION - L’anthologie musicale : hep cats, hipsters & beatniks ; 1936 – 1962

Illustration sonore de la belle exposition en cours au Centre Pompidou sur le mouvement de la Beat Generation, l’anthologie conçue par Bruno Blum est un peu la bande-son d’une époque durant laquelle de jeunes blancs férus de littérature, de rêves libertaires, de trips sous hallucinogènes  et de voyages  vont se prendre de passion pour la note bleue, envier la désinvolture des «  hipsters », s’inspirer de leur mode d’expression spontanée et briser la chape de plomb de la morale conservatrice et pudibonde de ces temps de ségrégation raciale. 

Puisqu’il fallait bien lui définir une identité, le mouvement littéraire conduit de manière informelle par la bande d’amis qu’étaient Jack Kerouac (1922-1969), Allen Ginsberg (1926-1997) et William Burroughs (le plus âgé, né en 1914, décédé en 1997 ; petit-fils du créateur de la première machine à calculer) s’est vu imposer bon gré mal gré l’étiquette « Beat Generation ». Dans le monde occidental, plusieurs générations de « beatniks » furent envoutées par cette lutte contre le conformisme, par cette description de l’envers du rêve américain.

Ce qui nous intéresse ici n’est pas la dimension littéraire des trois hérauts du mouvement mais bien, pour rester dans le champ de la chronique musicale, leurs liens étroits avec le jazz et les musiques afro-américaines.

1959. Parution de Mexico City Blues. La lecture de cette plaquette de poèmes va prendre le jeune Bob Dylan à la gorge et influencer son écriture. Deux ans auparavant, On The Road avait fait sensation. Le roman avait été rédigé d’un seul jet en trois semaines en avril 1951, au terme d’un périple d’est en ouest à travers les Etats-Unis. Il avait été dactylographié sur un rouleau de papier de plus de 36 mètres de long. Il conte, en un style époustouflant de spontanéité, à rapprocher des improvisations jazz, entre euphorie et dépression, beuveries et hallucinogènes,  réflexions philosophiques et coucheries homosexuelles ou avec des jeunes femmes, l’errance initiatique de l’auteur et de Neal Cassidy (Dean Moriarty dans le roman) le long des routes américaines et en particulier de la mythique Route 66[1] qui joint Chicago à Los Angeles.

Dans la préface de Mexico City Blues, Jack Kerouac précise son projet : « Je veux être considéré comme un poète jazz qui souffle un long blues dans une session un dimanche après–midi. Je prends 242 chorus ». Le Chorus 239[2] est une ode à Charlie Parker. Il suffit de lire la correspondance de Neal Cassidyà Kerouac pour voir qu’ils sont accrocs au jazz en live ou en disque. Le style débridé des lettres de Cassidy qui a le souffle des chorus de jazz influencera la spontanéité stylistique de  On The Road de Kerouac mais l’attirance de ce dernier pour le jazz est évidente dès ses vingt ans. Il avouait une prédilection pour Basie, Lester Young et Roy Eldridge mais l’excentricité bop  entre scat et poésie  de Slim Gaillard et de Babs Gonzales l’enchantait. De nos trois écrivains, Jack Kerouac est sans doute le plus sensible aux accents du jazz bien qu’Allen Ginsberg, dans son long poème Howl, fasse référence aux allitérations bop.

Plus que les « classiques » du jazz que les mélomanes connaissent déjà (Basie Quartet, Slim Gaillard and his orchestra, Dizzy Gillespie Quintet avec Parker dans « Groovin’ High ou en big band dans « Manteca », Gerry Mulligan Quartet et autres figures essentielles du jazz), l’intérêt majeur de cette anthologie réside dans le choix des lectures de Jack Kerouac avec le pianiste Steve Allen (« Readings From On The Road and Visions Of Cody »), le fabuleux dialogue de neuf minutes environ avec le saxophoniste ténor Al Cohn (« American Haïkus ») où une écoute au casque permet de saisir les réactions de plaisir de l’écrivain aux improvisations du musicien qui l’émoustillent et les échanges en trio avec Zoot Sims et Al Cohn, cette fois-là au piano (« The Last Hotel & Some Of Dharma »).

Les lectures publiques données par Ginsberg de Kaddish et de Howl, par leur longueur même, imposent une bonne dose de concentration mais soulignent la véritable dimension musicale de cette poésie pensée pour l’oralité. Il est aussi passionnant de découvrir la plage « The Beat Generation » du méconnu  Bob McFadden ainsi que les monologues humoristiques de Philippa Fallon et du grinçant Lenny Bruce.

 La version du « Winin’ Boy » de Jelly Roll Morton par Dave Van Ronk et le « Subterrean Homesick Blues » de Bob Dylan ouvrent le chemin vers la prégnance à venir du folk à Greenwich Village. Pour se conformer aux règles du domaine public, Bruno Blum n’a pu s’aventurer au-delà de l’année 1962. Il ne lui a donc pas été possible de souligner les liens de Ginsberg avec le Velvet Underground et Lou Reed ni de mentionner la comédie musicale  The Black Rider sur laquelle William Burroughs a collaboré avec Tom Waits et le metteur en scène Bob Wilson et qui fut donné à Hambourg en 1990 et plus tard à Paris.

  1. L’anthologie propose la version«  live » de 1955de Bobby Troup (vocal et piano), le créateur de « (Get your Kicks On) Route 66» et celle de Nat King Cole enregistrée en 1946.
  2. « Charley Parker looked like Bouddah/ Charley Parker who recently died/Laughly at a juggles on the TV/after weeks of stains ans sickness/ was called the Perfect Musician….  Wail, wop- Charley burst/ his lumps to reach the speed/ of what the speedsters wanted/….A great musician and a great / creator of forms/ that ultimately find expressions / in mores and what have you ». Pour garder la scansion du Chorus 239, nous avons fait le choix de ne pas le traduire. 

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