Jazz violin Legends (Cristal Records)

Pour qui aime relire l’histoire de la musique de jazz sous des angles rarement visités, cette anthologie dédiée au violon dont la sélection musicale est réalisée par Claude Carrière et l’illustration originale de la pochette par Christian Cailleaux est un petit bijou. De Darnell Howard au sein de l’orchestre d’Earl Hines en 1933 (idéale plage d’ouverture au swing étincelant) à Stuff Smith en 1959 aux côtés de la pianiste Shirley Horn (avec lui et son violon amplifié, on change d’époque) et à Joe Kennedy Jr accompagné en 1960par le fameux Quintet d’Ahmad Jamal (le guitariste Ray Crawford, le contrebassiste Israel Crosby et le batteur Vernell Fournier), on déguste une musique volubile, pleine de sève , parfois tendre et élégante. Comme aux temps heureux où belles mélodies rimaient avec swing et sonorité équilibrée.

Central dans la musique irlandaise, dans les pays slaves et les contrées à forte densité tzigane ou juives, le violon ne figure pas parmi les instruments majoritairement pratiqués dans le jazz, sa faible puissance sonore ne lui permettant pas de lutter à armes égales avec les instruments à vent et à s’imposer comme instrument soliste bien que des documents photographiques démontrent sa présence dans les orchestres louisianais du début du XX° siècle. Ceci explique que de nombreux excellents violonistes entendus ici furent avant toutdes pratiquants d’autres instruments : Daniel Howard (1896 – 1966) était clarinettiste, Ray Nance (1913 – 1976) d’abord trompettiste de l’orchestre de Duke Ellington et on pourrait citer d’autres exemples. Quelquefois passés entre les mains des professeurs de musique classique (Eddie South, Michel Warlop, Georges Effrosse, Harry Lookofsky, Claude Laurence), les violonistes virtuoses sont aussi bien issus des classes populaires que bourgeoises et sont aussi bien noir ( Eddie South, Ray Nance, Stuff Smith) que blanc (Grappelli, Warlop, Sven Asmussen).

La première star du violon sera Joe Venuti (1903 – 1978), dans ses dialogues avec Eddie Lang, un autre émigré sur la scène américaine. Leur jazz de chambre au beau lyrisme fait penser à certains enregistrements brésiliens de choro [plus d'infos sur le choro], avec l’instance sur les sons graves comme si le guitariste avait une septième corde sur le manche. Musicien exceptionnel qui aurait dû devenir concertiste classique s’il n’était membre d’une communauté en proie à la ségrégation raciale, celui qu’on appelait « l’ange noir du violon », Eddie South (1904 – 1962), après s’être familiarisé avec la musique tzigane, viendra en 1937 croiser le fer à Paris pour des duos avec Django Reinhardt où son élégance, son swing peu appuyé, sa sonorité délectable font merveille.

Avec le Quintette à cordes du Hot Club de France (violon, trois guitares, contrebasse), le jazz européen acquière une dimension internationale et Paris devient une plaque tournante. Plusieurs plages de l’anthologie en font foi. La pièce maîtresse, exceptionnelle de musicalité, est  « Oh, Lady Be Good », enregistrée en septembre 1937 par trois violonistes virtuoses (Michel Warlop, Stéphane Grappelli Eddie South), Django Reinhardt et Roger Chaput aux guitares et Wilson Myers à la contrebasse. D’ailleurs, dans toutes ses prestations, Stéphane Grappelli (1908 – 1997) distille son style affirmé, élégant, tendre et délié (« I’ve found a new baby » en duo avec Django, par exemple) alors que Michel Warlop (1911 – 1947),  en virtuose écorché, a un phrasé plus tendu. Sorte de « Venuti épuré » selon la formule d’Hugues Panassié, Georges Effrosse (1910 – 1944, tristement mort dans les camps), qui fut membre de l’Orchestre de l’Opéra de Paris et de la formation  de  Ray Ventura, entouré des frères Ferret, merveilleux guitaristes manouches,  délivre un magnifique « Royal Blue ». A la même époque, à Bruxelles, en 1942, Django enregistre « Vous et Moi » lors d’une séance que l’on pourrait qualifier d’historique : en effet, romantique en diable, il joue avec une maîtrise absolue, en début de plage, du violon (eh oui !) avant de reprendre le manche de sa guitare. On s’attendrait à voir débarquer le compère Jean Sablon pour pousser la chansonnette.

Avec Stuff Smith, on change d’époque. Celui qu’on qualifiait de, « the mad genius of the violin » (1909 – 1967), avec son amplification électrique, signe la fin de la suavité de l’instrument. Et ouvre la porte à Jean- Luc Ponty, Zbigniew Siefert, Didier Lockwood  et Théo Ceccaldi pour n’en citer que quelques- uns parmi nos contemporains. Dernières pépites étranges : « Swingin’ Till The Girls Come » ; sur un arrangement d’un Quincy Jones âgé de 22 ans, Harry Lookofsky ( 1913 – 1998), de culture classique et requin de studio, assure en rerecording, troisparties de violon et deux d’altos et Oscar Petitford, le signataire de la composition, signe un solo de violoncelle pizzicato. On retiendra aussi « Minor Swing », de Juin 1942 où un certain Claude Laurence de grand talent n’est autre que le compositeur, musicologue, romancier André Hodeir connu sinon apprécié de tous les jazzophiles.

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