Par pur nationalisme et préférence nationale, je ressens souvent un ennui profond à l'écoute de l'essentiel (le peu) de ce que le jazz allemand actuel a pu faire parvenir à mes oreilles quasi pétainistes. Et puisque on ne parle qu'exceptionnellement de ce qui se fait à l'étranger, le pétainisme a de beaux jours devant lui. Parlez-moi de musiques du monde, tiens...

Le Polytheistic Ensemble, on l'aura compris, est d'extraction essentiellement allemande, ce qui n'aurait aucune importance si n'était les cloisonnements nationaux de la médiatisation culturelle - voir premier paragraphe. Mené par Matthias Ockert (guitare, électronique, compo), le sextet s'empare ici d'un idiome cool qui fait surtout office de référence générale, « programmatique » selon les propres mots du leader, en en retenant essentiellement la sophistication de l'écriture alliée avec une recherche d'effets plus complexes. On ne se permettra guère de juger de cette vision historique du cool telle qu'opposée au hot, surtout que le sextet s'y tient remarquablement.

Signals from the Cool offre le plaisir d'une suite extrêmement bien foutue au croisement des traditions jazz et classique contemporain dans laquelle Matthias Ockert et ses musiciens parviennent à injecter des références polymorphes  : touche récurrente de jungle grâce à la batterie de Dominik Mahnig qui entre autres joyeusetés se confronte à un goût assumé pour les soli de cordes au lyrisme décharné de Tomas Westbrooke (violon) et Marie Schmit (violoncelle). L'album s'enrichit sans discontinuer de cette superposition des influences et des voix en assumant une dimension orchestrale qui en fait toute la séduction, parfois (c'est rare, hein) réconciliée avec le swing mais trop souvent peut-être coupable de tics rocks-électros qui par moments tirent l'ensemble vers le téléphoné. En dépit de la technique d'Ockert d'ailleurs et de l'efficace bourrin de ses ostinatos bourrins (« Shift »).

Le Polytheistic Ensemble, en plein dans une démarche musicale qui retrouve des questionnements majeurs du moment sur cette scène faisant la part belle à l'écriture et aux larges formations, paraît avoir bien des choses à dire à en croire ce très beau dialogue avec le cool jazz, qui pourra au moins vous faire réécouter Lennie Tristano (ça n'a pas de prix, pour tout le reste il y a Bud Powell). On souhaite ainsi ardemment, fiévreusement, résolument et fébrilement, que le public français aura les moyens de le découvrir sans les ambages nationaux qui quoique masqués guident sans cesse notre accès à la musique.

Pierre Tenne

Polytheistic Ensemble, Signals from the cool, Neuklang Future/Bauer Studios, sortie le 10 juin 2016

Matthias Ockert : Guitar, electronics, compositions

Tomas Westbrooke : violin

Marie Schmit : cello

HP Ockert : trumpet, flugelhorn

Stefan Schönegg : bass

Dominik Mahnig : drums

"Bait +" with guests from Ensemble TEMA : Eva Cambreling (flute), Evgeni Orkin (Bass-clarinet), Olga Zheltikova (piano), Christoph Heeg (alto sax), Shin Minami (marimba, percussion)