Le plat pays qui est le sien est aussi celui de David Linxmais plus encore qu’une histoire belge, c’est une communion de Bruxellois qui relisent l’oeuvre du bruxellois qu’était aussi Jacques Brel. Le disque reprend dix chansons du Grand Jacques, certaines composées dans les années 1950 comme "Quand on n’a que l’amour", "Ne Me quitte pas" ou "le Plat Pays" et d’autres des années 1960 comme "Vesoul", "Amsterdam" ou "ces gens –là".

Il fut une époque où Brel ne laissait personne indifférent. Il ne relevait ni de la tradition du music-hall proprement dite ni de celle de la chanson Rive-Gauche un peu canaille et un peu libertaire. Il s’était créé un univers à lui, un monde clos, noir, à l’inspiration corrosive contre les bourgeois. Plus encore, sa posture d’écorché vif narquois et amer qui doute de tout, aussi bien de l’amour, de la fraternité que de l’existence où tout oscille de l’enfance à la mort détonnait dans le monde de la chanson.

Cela explique qu’en prenant en main la pochette de l'album, je sois resté dubitatif. Pour deux raisons : la musique à trois temps de Jacques Brel se prête-t’elle vraiment à un habillage jazz ? est-il possible d’endosser les habits du Grand Jacques alors qu’il avait une façon si personnelle de couper les mots et de les cracher, n’y a t’il pas risque d’estomper le choc des paroles? Arno – un autre belge - dans Voir Un Ami Pleurer ou David Bowie dans sa version d’"Amsterdam", par leur rage et la théâtralité qui les caractérise, semblaient mieux coller au sujet. Si habiller les compositions de Brassens, Nougaro ou Henri Salvador d’oripeaux jazz est possible sans effort de contorsion, le faire avec les chansons de Brel résonne un peu comme une gageure. Vérification opérée, le pari est globalement tenu bien que certaines chansons s’y prêtent moins aisément que d’autres. Les arrangements du BJO de la plume de Frank Vaganée, Dieter Limbourg, Lode Mertens, Gyuri Spies, Nathalie Loriers et Pierre Drevet ont une certaine classe (belle palette de couleurs) et laissent de la place à la voix mais sans sonner jazz au sens plein du terme (rapidement dit, par manque de swing).

 

Avec le Petit Journal Montparnasse Orchestra, David Linx s’était déjà attaqué aux chansons de Nougaro et s’il récidive avec Brel, cela tient sans doute pour une part au plaisir de se confronter à un big band. Il est vrai que David Linx, jeune cinquantenaire, est un vrai musicien de jazz qui a étudié la batterie avec Kenny Clarke avant de chanter et qui est sensible à l’art vocal de Betty Carter et au feeling de de Mark Murphy. On a déjà pu le vérifier dans ses prestations en duo avec le pianiste Diederrick Wissels ou lorsqu’il chantait dans l’opéra jazz de Laurent Cugny : La tectonique des nuages. Ici, sa souplesse vocale est idéale et la version anglaise d’"Amsterdam" qu’il reprend n’a rien à envier à celle visitée autrefois par David Bowie. Cela dit, mon titre préféré reste "Le Plat Pays".

Les adieux de Jacques Brel sur la scène de L’Olympia en 1967 signèrent une des grandes dates de l’histoire de la chanson au point que l’américain Mort Schuman écrivit la comédie musicale : Jacques Brel is still alive and well. Vu d’Afghanistan ou des USA, Jacques Brel relève des «  musiques du monde » ; avec David Linx et le BJO sera–t’il désormais inclu dans le monde du jazz ?

Philippe Lesage

David Linx & the Brussels Jazz Orchestra, Brel, JazzVillage, 2016

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out