Coocool, peut-être ; stakhanoviste, sûrement. Alban Darche enchaîne les albums comme ce gouvernement interdit (ou non) les manifestations, à toutes blindes. Ça fuse depuis Nantes, où le saxophoniste a installé son label et ses saxophones, et on ne s'en plaint pas pour plusieurs raisons. Primo d'abord pour ce qu'on y retrouve quelque chose de l'âge d'or du jazz où les musiciens enchaînaient les chefs-d'oeuvre sur galette ; secundo ensuite pour le constat que monsieur Darche ne déçoit guère.

J'en raconte des conneries. Reprenons. Le saxophoniste compose un quintet retraçant sa définition personnelle de la complicité et de l'amitié musicale sur le long terme, et ce Pacific s'en ressent fortement en terme d'intelligence collective, sublimée par les arrangements et compositions du leader et la section, si l'on peut ainsi la qualifier. Ô Steve Argüelles derrière les fûts, discrète intensité ! Expression collective qui doit beaucoup également à un claviériste qui décidément provoque de plus en plus quelque chose comme un émoi amoureux et fougueux : Jozef Dumoulin, notamment au Rhodes, travaille une matière sonore fragile, presque évanescente, fluette oserait-on dans sa volonté de dire juste que toute on eût pensée timorée ne serait tant de force évocatrice dans la suspension harmonique, dans l'usage spectralo-cosmique des effets électroniques (« Pacific 2, Fugue n°3 ») et dans cette capacité prudhommesque à convoquer chez l'auditeur des réminiscences les plus diverses de sa discothèque idéale, de Tristano à Sun Ra, du in au out, des couleurs pastels au dripping le plus violent.

Vous avais-je dit que j'appréciais Jozef Dumoulin ?

Tristano, tiens. J'en suis à mille-sept-cent-vingt-deux caractères déjà, sans avoir évoqué la teneur de ce projet : le cool, et ses hérauts. Lenny Tristano donc, Lee Konitz, Desmond, Gil Evans, Miles forcément, Mulligan, et patati et patata. Une démarche heuristique fortement historique qui colle bien aux modes de notre époque très référérençante, mais dont Alban Darche parvient à s'emparer avec conviction et force en évitant l'écueil actuel d'un third stream trop entendu malgré le poids de l'écriture et son exigence. La dimension orchestrale des arrangements ou les accents hiératiques (l'ostinato de « Sam », tiens ; aussi le goût des formes fuguées), le côté geek de certains clins d'yeux et citations (prenez « Five ») s'entrelacent harmonieusement avec un humour sincère et sans complaisance, qui empêche tout danger de prise au sérieux. A voir le titre liminaire, « Birth of the Coocool », on dit oui. « Oui ».

Un constat d'ensemble qui fait de Pacific un bon témoin d'expérimentations de joyeuse modernité, dans le sens où bien ancrés dans la musique de leur temps (juin 2016), ces musiciens savent transcender les genres et catégories en ouvrant leur art à bien des vents sans jamais se départir d'une sincérité et d'une générosité qui rend l'album tout à la fois accessible et stimulant. Outre mon fétichisme dumoulinesque, les talents individuels du quintet aident bien à cette séduction : Samuel Blaser au trombone et Geoffroy Tamisier, autre régional de l'étape nantaise, peignent dans le canevas esquissé par Alban Darche des couleurs surérogatoires qu'on aime beaucoup. Car nous sommes esthètes.

En résumé et pour faire simple : un très bel album de musiciens de musiciens qu'on apprécie décidément, d'autant plus qu'ils semblent s'interdire le ronron des concepts, des genres et des redites avec un talent simple et revigorant. C'est coocool, non ?

Pierre Tenne

Alban Darche, Pacific, Pépin et Plume, 2016

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