Le Petit Label ou l'art de la pochette.

Le Petit Label ou l'art de la pochette.

 

Sachons tous qu'il est particulièrement futé de se nommer Tabasco pour faire du blues, et non pas pour un quelconque rapprochement foireux et métaphorique de l'éternelle saveur épicée de la « créativité et la douleur des cultures noires ». Plus prosaïquement et comme son nom ne l'indique pas réellement, la sauce tabasco fut créée par Edmund McIlhenny en Louisiane en 1868. Or, la Louisiane, c'est très blues. Enfin, je crois. Il paraît. Ils me l'ont dit.

Tabasco – le groupe en question, et non la sauce ou une quelconque province méridionale du Mexique – est-il fidèle à ce rapprochement historico-géographique un peu foireux ? Eh bien oui ! Car le groupe puise effectivement dans une tradition soul, blues, spiritual qui raccroche l'album avec un certain jazz des années 60 et 70, aujourd'hui souvent (et hâtivement) qualifié de spiritual et qui triompha au croisement des scènes hard-bop et soul/blues, plus à Detroit ou Memphis qu'à New York d'ailleurs. La guitare et l'orgue de Loïc Réchard soulignent ce tribut sur de nombreux titres (« Tabasco », « Circus Blues »), et magnifient le son très roots de Robin Nicaise, qui brille dans la puissance et l'expressivité au long de soli très accrocheurs.

Mais The Last Blues séduit surtout pour sa capacité à s'extraire joliment de l'immobilisme d'un concept, pour aller fureter souvent avec bonheur vers d'autres contrées, au long de compositions des deux musiciens précédemment cités : une larmichette de funk efficace sur « Josh's Groove », la lenteur spiritique d'un « The Last Blues » qui évoque autant le Chicago sound qu'une économie de moyens très « jazz fusion » (ce que je déteste ce mot...) des années 70. Le (faux) quartet s'unit à merveille autour d'un projet qui laisse à l'expression individuelle des musiciens des espaces occupés sans fard par une section de mirliflores qu'on a envie de mieux connaître : attaque sobre mais savamment groove de la basse par Ivan Réchard, polyvalence qui n'en fout pas partout de Louis ''Bao'' Lao à la batterie. Léo Montana au piano adopte dans ses interventions une tonalité moins in peut-être que ses partenaires et apporte ainsi beaucoup à un son d'ensemble qui souffre parfois d'un certain conformisme dans l'instrumentation et l'harmonie, qui s'explique toutefois largement par la démarche d'un album affirmant ses envies de blues. Et tiens, ça met doute : reprendre « Summertime », c'est ou bien trop démagogique, ou bien super valeureux. Je ne sache pas, au fond. Quoiqu'en valse, ça passe crème.

Tabasco sort avec The Last Blues un album très réussi, qui parvient à tenir un propos fort quoique facile d'accès, en y mettant une variété exacerbée d'influences, de couleurs, et d'idées sans jamais se départir d'une identité collective une et indivisible. Ce qui est largement plus balaise qu'un blues pimenté ou épicé, puisque tout le monde sait bien que comme disait un mec malin, la musique est l'art qui utilise ses moyens, non pour représenter les phénomènes de la nature, mais pour exprimer la vie spirituelle de l'artiste et créer une vie propre des sons musicaux.

Pierre Tenne

Tabasco, The Last Blues, Petit Label, 2016

 

 

 

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