Dans l'avalanche de disques, de projets, de performances, d'idées ou de discours qui constitue le quotidien de l'observateur du jazz tel qu'en lui-même en 2016, il est un plaisir rare : savoir, après quelques secondes d'écoute, que l'on a affaire à quelque chose de singulier, d'une certaine manière jamais écouté encore. Et pourtant, Madeleine & Salomon paraît sur le papier en plein dans les modes du moment puisque Madeleine (Alexandre Saada) et Salomon (Clotilde Rullaud) usent de leur culture jazz et de leur sens de l'improvisation pour proposer un album au concept politique très en phase avec l'actualité (le deuxième sexe, ou l'invention du gender jazz ?), en la confrontant à un répertoire aux carrefours multiples des genres mais qui tire malgré tout plus vers la pop voire le rock.

Les titres prennent pour fil rouge le thème des femmes, en insistant sur des figures plus combatives (Janis, Nina, la trop méconnue Elaine Brown, Billie Holiday, et il manque Linda Sharrock) mais sans s'interdire des échappées introspectives à la façon d'un « At Seventeen » hypnotique, narrant les émois intimes rencontrés à l'âge où l'on n'est pas sérieux en buvant de la limonade sous les tilleuls. Le tout entrelacé de compositions et intermèdes de Salomon (Alexandre Saada) et Madeleine (Clotilde Rullaud). Et donc par suite, nonobstant la longueur de cette description, un voyage de femme étonnamment évident à l'écoute, qui trouve sa force dans l'absence total de pathos se dégageant d'un sujet qui prend sans cesse le risque du discours téléphoné et consensuel. Prouesse ! Haut fait ! Ça pète des culs ! Et c'est grâce à la musique, puisqu'on parle bien de ça avec cet album.

La voix de Salomeine (Clotilde Rullaud) est particulièrement à remercier, parce que d'abord on ne remercie jamais les musiciens dans les critiques. D'abord. Toutefois à remercier surtout pour l'utilisation savante et sans excès d'un registre grave qui fait planer l'ombre de Nina Simone sur tout l'album, sans chromo ni complaisance. Mais cela n'est rien comparé à la complicité véritablement époustouflante de la chanteuse avec Madelon (Alexandre Saada) ; les duettistes trouvant dans l'improvisation minimaliste (très très, mais ça ne veut pas dire sans groove) les ressources d'un sortilège puissant de sérénité et de force ; qui au-delà de l'espacement harmonique magnifie des mélodies parfois très entendues et une expressivité à l'état brut.

Masado (Clotilde Rullaud) & Monoleine (Alexandre Saada) frappent ainsi fort avec un album chanmé qui dans son genre et dans les autres est pour l'instant l'un des plus marquants des derniers mois : d'où une absence totale de résistance à rejoindre le concert d'éloges et de louanges reçu par cette aventure commencée en Chine qu'on veut voir se poursuivre et continuer à enrichir des carrières individuelles de musiciens qui ont déjà séduit. Beaucoup. Avec A woman's journey, Tif (Madeleine) & Tondu (Salomon) prouvent que l'on peut faire une musique exigeante et belle qui s'inscrive dans des démarches oecuméniques qu'il serait injuste de voir boudées par le grand public, tant il y a là quelque chose d'évidemment universel et perceptible. Même que la photo de couverture est super jolie.

Pierre Tenne

Madeleine & Salomon, A Woman's Journey, Promise Land/Socadisc, 2016