Et ça commence sur une danse, tourbillon d'ostinato et d'envoûtement qui trouve à l'instant une place pour Michaël Attias (alto) dans ma mémoire et mon petit cœur. « Tanakuy (Dance, Danse, Tanz) », c'est magnifique et ça mène loin sur un motif d'une simplicité confondante, libération d'espaces magistralement envahis par les solistes occupés d'arpèges modaux et de cris, quand la section s'intéresse obstinément à la métronomie et au groove. Sur cette lancée plus in que out, Mujô surprend en se dévoilant comme suite fidèle au titre de l'album, référence au concept nippon d'impermanence et inspirée d'une citation de Murakami1 : l'exploration erratique du quartet le mène vers un éclatement du propos proprement hallucinant lorsqu'on le compare à la cohérence d'une musicalité réelle, passionnée de silences sous toutes ses formes – surtout les plus libres.

L'album convoque l'auditeur vers une multiplicité d'univers qui n'étonnent guère sur le label de Jean-Marc Foussat : abstraction, minimalisme et bruitisme (« Mujô » et « La voix des cendres » notamment) ; néo-post-para-anti-proto-archéo-jazz-bop-cool-free sur certaines séquences (l'introductif « Tanakuy (Dance, Danse, Tanz) » ainsi que le conclusif « lange beim Regen werd'ich Dein ») qui séduiront le public le plus large dans ses réminiscences d'avant-garde des années 60 ; lyrisme langoureux couplé à un relâchement harmonique à la bien (« Ballade Suspendue »), tant de choses ma foi qu'on se dit que Jean-Brice Godet compose très bien puisque c'est lui qui fait tout et que ça sonne toujours juste. Oui da. Yes. Mujô, pas papy.

Ces compositions permettent surtout de découvrir des musiciens plus ou moins pas assez connus mais qui méritent largement – on ne se répète jamais assez – d'être plus ou moins plus connus : Jean-Brice Godet aux clarinettes, déjà remarqué par monts et par vaux, mais aussi l'impressionnant Michaël Attias qui peut allègrement scotcher des culs à sa note bleue aussi bien dans l'hubris free (le solo sur « Eloge de la chute ») que dans un lyrisme melliflu et profond qui sait dans l'ensemble éviter les écueils du consensuel. La section, parlons-en : dans l'ensemble discrets, Pascal Niggenkemper (contrebasse) et Carlo Costa (batterie) perfectionnent la fondation de ce quartet audacieux par un certains sens du mouvement perpétuel dans les lignes de basse et les effleurements de cymbales, et convainquent lorsqu'ils passent sur le devant de la scène qu'on a fort envie d'en entendre plus.

En un mot de journaliste, un album à découvrir. Quatre mots du coup, flûte... Un mot : motherfucker ! Exquis. Dans l'évidente simplicité d'une musique qui se fait souvent profonde, des musiciens qui touchent au plus juste – quoique les auditeurs à qui les mots free, musiques improvisées, drone, etc. provoquent autant de dégoût et de mépris qu'un zadiste en goguette perdu dans un meeting de Jean-François Copé devraient sans doute passer à côté et c'est comme toujours dommage. Franchement. Parce que ce quartet et cette musique font du bien, et que sur galette ça a le bon goût d'être permanent. Mujô, quoi !

Jean-Brice Godet Quartet, Mujô, FouRecords, 2016

N.B.: le copyright sur le terme de néo-post-para-anti-proto-archéo-jazz-bop-cool-free est désormais déposé et appartient à l'auteur dans sa volonté de participer à l'entreprise collective propre au discours sur l'art en général.

 

 

1Dans Ecoute le chant du vent : « Il n'existe pas de phrase parfaite. De la même façon, vois-tu, qu'il n'existe pas de désespoir parfait. »

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