Au point de vue politique éditoriale, marketing et commerciale, ce Charlap est un petit emmerdeur. Car si le monsieur jouit d'une confortable réputation dans les milieux spécialisés français, le grand public ignore le plus souvent un artiste tournant peu dans l'Hexagone (une date en juillet dernier au Duc des Lombards, si je ne m'abuse). Alors emmerdeur en ce que Notes From New York est un chat de Schrödinger éditorial ; tout à la fois absence totale de prise de risque et vrai gros pari de producteur passionné.

Sans physique quantique, Bill ''Standard'' Charlap est arrivé sur le devant de la scène en même temps que ces stars actuelles de la grosse pomme qui colonisèrent le Small's avant les unes des canards de la presse spécialisée : Mehldau, Mark Turner, Rosenwinkel, Grenadier, tout ces cats-là. A l'inverse de ces derniers, Charlap ne révolutionne pas outre mesure son jazz et ne reprend pas Radiohead. Non. Charlap joue des standards, exclusivement, les peaufine et les cisèle dans son immuable formation trio fondée en 1997, si complice et solidaire dans ces notes de New York ; qu'on peut dès lors voir comme un bon moyen de se plonger dans l'oeuvre du pianiste – si jamais on ne connaît pas. Si jamais on connaît, ça marche aussi tant l'album s'avère une superbe cuvée de la discographie du pianiste.

Bien aidé par une production qui confirme vraiment tout le bien qu'on pense du label Impulse à ce niveau – avec l'indignité de mon matériel hifi, on entendit tout de même tout tout tout, et clair – le trio balance neuf standards parvenant à fournir un propos équilibré d'une petite heure. Notes From New York alterne ballades langoureuses (''There is no music'', ''Too late now'') et passages plus up tempo dont ce bien-nommé ''Tiny's Tempo'' qu'on érige sans peine en tube fort lestement troussé. Soutenu par une rythmique (Peter Washington à la basse, Kenny Washington à la batterie) aussi imperturbable et irréprochable qu'un soleil de début mai – c'est le printemps ! - Charlap y fait preuve d'un swing efficace malgré son économie récurrente, qui lui confère une singularité bancroche en allant fureter derrière le temps, fureter obsessionnel dans une grille jamais quittée mais qui ne cesse de surprendre. A tendre l'oreille, la surface classicissimissime cèle une musique pléthorique, où il se passe quelque chose à chaque instant, du plus conventionnel au plus mystérieux.

Dans les nombreuses ballades qui composent l'album, le trio étale l'une de ses forces les plus assourdissantes, à savoir un sens du lyrisme si à fleur de peau qu'en deux accords Charlap impose silence (''There is no music'', redondé dans ''Too Late Now'') et éblouit. A tel point qu'on en vient à se demander si le monsieur n'en fait pas un peu trop dans ce lyrisme très ordonné, parfois tout de même trop petit bourgeois à mon goût, et qui ne s'aventure qu'aléatoirement vers des sentiers moins rebattus. Nonobstant ce conformisme certain quoiqu'à nuancer, Bill Charlap arpente les sentiers battus avec une avidité et une sincérité qui enthousiasment jusqu'aux non-amateurs du genre - ces derniers, pour les plus esthètes, pourront se faire des plaisirs coupables sur la virtuosité du leader : le chase piano/batterie sur « Not a care in the world », mazel-tov.

Des Notes from New York qui rappellent à quel point l'on sait mal la richesse de la scène la plus (mé)connue de la planète jazz, qui y compris dans ses recoins les plus conventionnels et classiques recèle des musiciens singuliers et de talent beau, comme aucune autre sans doute.

Pierre Tenne

Bill Charlap Trio, Notes From New York, Impulse !/Universal, sorti le 8 avril 2016

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